POLITIQUE-MALAWI: La Commission électorale passe de l'arbitre à l'adversaire

BLANTYRE, 30 avr (IPS) – En 1994, la Commission électorale du Malawi (MEC) a été fêtée pour son organisation juste et efficace d'une élection qui a évincé le dirigeant autocratique Hastings Kamuzu Banda.

Une décennie plus tard, cependant, l'éclat de l'organisation est terni.

Elle s'est retrouvée au centre d'une controverse au sujet d'irrégularités présumées dans la période qui précède les élections générales du 18 mai. La MEC indique qu'elle a des pouvoirs limités pour régler ces problèmes – mais cette affirmation a été contestée par divers experts juridiques.

Les questions ont atteint leur paroxysme au début de ce mois dans la capitale économique, Blantyre, lorsque des partis politiques, des groupes de la société civile et des donateurs ont rencontré des représentants de la commission pour discuter des préoccupations sur la prochaine élection.

Ils accusent la MEC de n'avoir pas pris des mesures contre l'Office de radiodiffusion du Malawi (MBC) et la Télévision du Malawi (TVM), contrôlés par l'Etat, qui favoriseraient le Front démocratique uni (UDF) au pouvoir dans la couverture de sa campagne. Des responsables de la MEC sont également accusés d'utiliser les ressources de l'Etat à des fins personnelles.

Ces accusations ont été renforcées au début de ce mois lorsque le principal responsable des élections, George Chimwaza, a été suspendu de son poste et remplacé par Roosevelt Gondwe, le greffier du parlement. Ceci fait suite à une plainte de la Coalition de l'opposition Mgwirizano, selon laquelle Chimwaza utiliserait des véhicules de la MEC pour aider sa femme, Stella, à faire campagne pour un siège de député, en tant que candidate indépendante dans le district de Mulanje. (Chimwaza refuse de répondre aux questions des journalistes sur la question). Mais à part la mesure disciplinaire contre Chimwaza, la MEC a fait très peu pour s'attaquer aux irrégularités présumées – affirmant que ceux qui ont des doutes sur sa conduite demandent réparation auprès des tribunaux, du médiateur de la République ou la Commission des droits de l'Homme du Malawi. C'est une recommandation dont certains juristes sont prompts à relever le défi.

"Ils ont assez d'instruments juridiques pour agir, mais pour des raisons qui leur sont propres, ils choisissent de ne pas agir", affirme Edge Kanyongolo, un constitutionaliste et professeur à l'Université du Malawi, citant la section 113 de la Loi sur les élections législatives et présidentielles. Kanyongolo a dit à IPS que cette clause donnait à la MEC des pouvoirs étendus pour examiner les irrégularités et, là où c'est nécessaire, engager une action. Ceci pourrait même inclure la saisie des tribunaux pour leur demander d'intervenir dans des situations problématiques.

Selon le juge de la Cour suprême Anastazia Msosa, qui a servi en qualité de présidente de la MEC dans l'élection générale de 1994, même si les pouvoirs de la commission peuvent ne pas être totalement suffisants, les querelles actuelles auraient pu être évitées si les lois existantes étaient convenablement appliquées. "Tout ce que je peux dire, c'est que si les lois sont suivies, ces problèmes pourront être évités", a-t-elle déclaré. Le 20 avril, l'Alliance démocratique nationale de l'opposition a suivi le conseil de la commission relatif à l'action en justice, en intentant un procès à au MBC et à la TMV.

Ceci a poussé la Commission des Affaires publiques, un organisme regroupant des groupes confessionnels, à retirer sa propre plainte contre le MBC en soutien à l'alliance.

La loi sur les élections législative et présidentielles du Malawi, la Loi sur la commission électorale et la constitution indiquent toutes clairement que les média publics doivent apporter une couverture égale et équitable aux partis durant les deux mois de campagne officielle précédant une élection générale.

Toutefois, le MBC a invoqué des contraintes logistiques, affirmant qu'il n'a pas les ressources pour assurer une couverture complète de la campagne. Intervenant à la réunion des partis politiques et de la société civile plus tôt ce mois, Bazuka Mhango, directeur des affaires juridiques pour Mgwirizano, a dit que le groupe des sept partis craignait que l'élection de mai ne soit libre et équitable.

"Etant donné ces réponses, nous pouvons dire que nous n'aurons pas d'élections libres et équitables", a-t-il remarqué.

L'opposition met également en doute le chiffre de six millions d'électeurs inscrits publiés par la MEC, indiquant que la réponse apathique à l'inscription des électeurs fait qu'il est peu probable que ce nombre de personnes soit sur les listes. En plus, ils estiment que les archives de recensement de l'Office national de statistique du Malawi montrent que le pays ne pouvait pas avoir six millions de personnes en âge de voter actuellement.

Pour sa part, l'UDF au pouvoir a été accusé d'acheter des cartes d'électeurs des partisans de l'opposition, qui auraient reçu en contrepartie des couvertures, l'aliment de base du Malawi – le maïs – et d'autres produits. Comme ces documents sont nécessaires pour le vote, on craint que l'opposition ne perde les élections du 18 mai.

Dumbo Lemani et Henry Damalekani-Phoya, représentants de l'UDF ont claqué la porte de la réunion organisée par les partis et la société civile ce mois, continuant de porter un doigt accusateur contre les donateurs qui ont financé et pris part à la rencontre. Ils décrivent la rencontre comme une perte d'argent pour les contribuables dans les pays donateurs. La MEC, qui manque apparemment de neuf millions de dollars dans son budget électoral, a demandé aux donateurs de fournir des fonds supplémentaires pour l'élection de mai. Gondwe souligne que le déficit est causé par des augmentations de prix pour le carburant utilisé dans les véhicules de la commission, et par les coûts de la prorogation de l'inscription des électeurs pendant une semaine supplémentaire.

Mais, la Grande-Bretagne et la Norvège – qui ont déjà donné de l'argent pour l'élection – conseillent à la MEC de serrer plutôt sa ceinture. "Le gouvernement britannique a déjà contribué suffisamment. Nous ne croyons pas qu'une augmentation du budget des élections soit justifiable", a déclaré Christopher Wraight, chargé de presse et de politique à l'ambassade britannique dans la capitale du Malawi – Lilongwe. Il a noté que la Grande-Bretagne avait déjà donné 500.000 pounds (886.200 dollars) pour l'élection.

Kristin Sverdrup, responsable adjoint à l'Ambassade norvégienne, a déclaré : "Nous n'avons pas reçu mandat pour appuyer le Malawi dans les élections – ils devraient financer leurs propres élections. Nous leur avons donné cinq millions de dollars en juin dernier et il n'est pas possible de leur en donner plus". Gondwe croit que la commission doit également donner de l'argent aux ONG pour les aider à dispenser l'éducation civique, qui, selon certains observateurs, n'a pas été suffisante.

"C'est vrai, nous n'avons pas fait suffisamment d'éducation civique à cause des contraintes de financement, et en tant que société civile, nous ne sommes pas satisfaits de n'avoir pas fait assez pour l'électorat", a indiqué Steve Mkali, directeur exécutif de la Fondation du Malawi pour l'éducation civique générale. Des groupes d'opposition avaient contesté l'issue de l'élection générale la plus récente, organisée en 1999, affirmant que le président Bakili Muluzi – qui l'a gagnée de justesse – avait truqué le vote. Toutefois, ils ont perdu un appel du tribunal à propos de cette allégation.