MONROVIA, 16 avr (IPS) – Les fusils se sont tus dans la guerre civile du Liberia depuis quelques mois maintenant, comme le pays fait des efforts timides pour établir une paix durable. Mais, à bien des égards, les habitants de la capitale Monrovia – ont simplement échangé une sorte de guerre contre une autre : le combat contre l'activité criminelle.
Quatorze ans de combats intermittents ont dépouillé les départements ministériels du personnel et de l'équipement nécessaires pour accomplir leurs tâches – et la police du Liberia ne constitue pas une exception.
"Nous ne pouvons pas aller sur les lieux d'un crime sans une logistique comme des véhicules, l'équipement de communication, du matériel médico-légal et des instruments utilisés sur des lieux de crime", déclare Christian Massaquoi, chef de la police.
Une plainte similaire a été formulée par le ministre de la Justice par intérim, Edward Goba.
"La police n'a que deux fourgonnettes maintenant. Vous les voyez faire la navette avec beaucoup de policiers à l'arrière des deux pick-up", a-t-il indiqué, ajoutant : "Etant donné la taille de la population dans la ville – environ 1,5 million d'habitants – deux fourgonnettes ne sont que deux grains de riz dans l'océan. Ils ne sont rien en comparaison avec la population".
Le résultat est que les citoyens se sont mis à infliger une justice collective aux criminels réels et supposés. Le premier incident est survenu moins de deux semaines après l'installation d'un gouvernement transitoire pour diriger le Liberia, suite au départ en exil de l'ancien président Charles Taylor au Nigeria.
Divers dirigeants africains – y compris le président nigérian Olusegun Obasanjo et le chef de l'Etat sud-africain Thabo Mbeki – ont négocié le départ de Taylor après que les deux groupes rebelles ont pris le contrôle de la majeure partie du pays.
Le 28 octobre 2003, des habitants du district commercial tentaculaire de Duala, dans l'ouest de Monrovia, ont brûlé un jeune homme de 20 ans accusé d'avoir volé des produits agricoles. Environ trois semaines plus tard, une foule, dans la banlieue septentrionale de Barnersville, a brûlé deux parents d'un voleur présumé après que le suspect lui-même a réussi à prendre la fuite.
Dans le district oriental de Paynesville, un autre homme accusé de vol aurait été torturé à mort le 28 novembre, sa mort déclenchant une tuerie en guise de représailles qui a fait une victime, un commerçant. Le magasin du commerçant a été brûlé également, par un gang de voleurs présumés.
Les tueries ont continué en décembre et en janvier, lorsque deux voleurs présumés ont été lynchés respectivement dans les banlieues de West Point et de Paynesville. Maintenant, une série d'enlèvements de personnes, qui auraient été tuées pendant des rituels de secte, a aggravé les choses. Le 18 mars, un commissariat de police a été brûlé à Paynesville après le refus des autorités de livrer à la foule une personne soupçonnée d'avoir enlevé un enfant.
A ce jour, six personnes auraient été enlevées et mutilées dans des pratiques qui, selon la croyance populaire, améliorent la fortune de ceux qui le font. Ces incidents ont poussé des femmes et des chefs religieux à organiser une marche de protestation le mois dernier à Monrovia pour exprimer leur colère par rapport à l'immobilisme du gouvernement face aux assassinats.
Cette semaine (12 avril), le chef du gouvernement transitoire, Gyude Bryant, a indiqué aux journalistes qu'il était disposé à signer des ordres d'exécution pour les gens qui étaient reconnus coupables de meurtres, et il a demandé au public d'aider la police en donnant des informations sur ceux qui étaient responsables des crimes.
Un policier, parlant sous anonymat à IPS, a déclaré : "Nous avons des douzaines de cas de vindicte populaire liés aux tueries, au vol à mains armées, à l'enlèvement, au meurtre et aux meurtres rituels depuis la mise en place du gouvernement de transition en octobre dernier. Mais, nous ne pouvons actuellement rien faire contre eux parce que nous n'avons reçu aucune preuve crédible contre personne".
Dans certains cas, ces appels à la coopération sont tombés dans des oreilles de sourds.
James Togba, un commerçant à Paynesville, a peu de scrupules par rapport à l'administration de la justice sommaire. "Ce gouvernement de transition nous a tellement laissé tomber que je crois que la vindicte populaire est la meilleure façon pour le moment", a-t-il déclaré. "L'appareil local de sécurité s'est révélé incapable de nous protéger contre des criminels".
Le menuisier Henry Jones voit les lynchages comme une importante arme de dissuasion du crime. "Lorsqu'un criminel est brûlé à mort, un autre va prendre peur", a-t-il souligné.
Jessica Nyanfor, qui vend de la friperie à Paynesville, a également exprimé son soutien à la justice sommaire : "Je supporte la vindicte populaire. Si la police ne peut pas nous rendre justice, nous pouvons nous-même rendre notre propre justice".
Toutefois, Joseph Roberts, un conducteur de taxi, a dit à IPS que la "vindicte populaire engendre une haine durable entre les gens. La manière civilisée de demander réparation est de passer par le processus juridique normal".
Stanley Dorbor, un enseignant, est de cet avis, estimant que la vindicte populaire avait été pratiquée aussi bien sur des innocents que sur des coupables, et que la procédure prévue par la loi offrait le meilleur moyen de faire en sorte que des personnes innocentes ne soient pas punies de façon excessive.
Le gouvernement transitoire du Liberia dirigera le pays jusqu'aux élections en octobre 2005.

