YAOUNDE, 7 avr (IPS) – La production agricole au Cameroun demeure très faible dans l'ensemble, et l'autosuffisance alimentaire, jadis enregistrée dans ce pays d'Afrique centrale, connaît un important déclin depuis quelques années.
Le déficit alimentaire cède même le pas à la famine dans certaines région du pays où la plupart des agriculteurs sont très pauvres. En août 1991, le Cameroun avait reçu, pour la première fois, un don de 2.600 tonnes de nourriture de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
Selon la Direction de la prévision du ministère de l'Agriculture, la production vivrière totale en 2003, estimée à 5,63 millions de tonnes, est en régression : 1,3 pour cent contre 1,7 pour cent en 2002. Cette situation incite les autorités camerounaises à opter pour une modernisation de l'agriculture. Le Rapport sur le développement humain 2003 au Cameroun, du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), indique que 75 pour cent de la population rurale du pays vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. Un taux qui est supérieur à la moyenne de 59 pour cent pour l'ensemble de la population camerounaise.
"L'agriculture est en crise depuis la fin des années 80, et cette situation a contribué à la paupérisation des populations rurales et à l'insécurité alimentaire dans les régions septentrionales", explique Bernadette Nzockè, présidente du groupement Paysans et éleveurs du Cameroun (PEC).
Parlant de la volonté de changer cette situation, Roland Mboa, sous directeur de l'agriculture, en appelle à la solidarité de toutes les catégories sociales du Cameroun. "Notre ministère veut entamer des pourparlers avec les agriculteurs pour trouver des solutions à long terme", a-t-il déclaré à IPS.
Interrogé par IPS, le ministre d'Etat chargé de l'Agriculture, Augustin Frédéric Kodock, affirme que l'Etat est résolu à "moderniser" le secteur agricole du pays pour assurer la sécurité alimentaire des Camerounais.
"Nous voulons placer le sort des paysans au cœur du débat politique", a indiqué Kodock. "Il s'agit de transformer l'agriculture à faible rendement de notre pays en un secteur dynamique et productif, susceptible d'améliorer le niveau de vie des villageois plus concernés, et de renforcer la sécurité alimentaire des campagnes".
Malgré cette volonté du ministre de l'Agriculture, la société civile et des organisations non gouvernementales (ONG) expriment un certain scepticisme quant à la mise en place de cette politique.
"L'indigence des agriculteurs eux-mêmes, le niveau insuffisant des capitaux publics investis dans les zones rurales, l'accès restreint à l'eau, la dégradation de l'environnement, les pressions exercées par les institutions financières extérieures en faveur d'une libéralisation accélérée et les conditions défavorables auxquelles se heurtent nos exportations agricoles, sont autant d'obstacles complexes à l'essor de l'agriculture", remarque Bruno Abena du réseau Agriculture paysanne alimentation et mondialisation (APM).
"Si l'on ajoute à cela les mauvaises conditions climatiques, les difficultés de transport, les problèmes de conservation des aliments, le manque d'infrastructure et la corruption politique, on touche aux problèmes qu'endurent les paysans camerounais", ajoute Abena. L'agriculture camerounaise est tributaire d'un héritage difficile. Selon le ministère de l'Agriculture, les méthodes pratiquées depuis toujours, dans environ un million d'exploitations du pays, sont très simples. La plupart des agriculteurs se contentent de cultiver leurs modestes lopins au moyen de simples outils manuels, sans presque aucun engrais ou aide extérieure autre que les pluies.
"Bien que l'agriculture fasse vivre environ 50 pour cent de la population et représente 20 pour cent du produit intérieur brut (PIB), il ne bénéficie que de 8 pour cent de la totalité des investissements de l'Etat. Ce qui fait que la modernisation restera un simple objectif", constate Alain Kounga, président de l'ONG Association des promoteurs du développement (APRODE).
En 2003, on estimait à 3,6 millions le nombre d'actifs employés dans le secteur agricole sur une population totale d'environ 15,8 millions d'habitants. "Notre préoccupation aujourd'hui, c'est de développer des formes d'agriculture durable", explique Claude Temgoua, ingénieur au ministère de l'Agriculture.
"Pour nous, le développement de l'agriculture durable est une nécessité, qui se base sur de nombreuses réalisations concrètes. Par exemple, le développement des cultures, sous couvert boisé dans les provinces septentrionales pour éviter le défrichage qui fait avancer le désert", souligne-t-il.
Le défi de la modernisation de l'agriculture camerounaise passe également par une agriculture biologique qui commence à prendre corps. "C'est un gage à l'édification d'une agriculture durable. Avec elle, se développe le commerce équitable, et elle permet la rémunération des productions vivrières et des cultures d'exportation", a indiqué, à IPS, Brigitte Ondobo, membre de la Fédération paysanne du Cameroun.
Sous l'impulsion de la FAO et de la Banque africaine de développement (BAD), le Cameroun fait partie, depuis 2003, des 86 pays à faibles revenus et à déficit vivrier (PFDV) bénéficiant de l'appui du Programme spécial de sécurité alimentaire (PSSA). Le défi majeur de ce pays reste la lutte contre la pauvreté et l'insécurité alimentaire, en cherchant les moyens de "transformer les paysans en fermiers".
"Il faut moderniser l'agriculture sous-développée et à faibles intrants en vue de faire des paysans de subsistance du Cameroun, des fermiers à l'écoute des marchés, capables de produire sur le plan national et international", estime Nestor Mbang, un économiste basé à Yaoundé, la capitale camerounaise.
Lors d'une réunion d'évaluation du PSSA, à la fin-mars, le ministre de l'Agriculture a fustigé la "tyrannie de la monoculture" dans les provinces du nord du pays plus souvent victimes de la famine.
Kodock a précisé à IPS : "Il va y avoir, à court terme, d'importants moyens financiers destinés à promouvoir la diversification agricole. De même que dans le septentrion, nous envisageons le lancement d'un projet d'ensemencement de nuages, destiné à provoquer des précipitations plus fréquentes".
"Nous n'abandonnerons jamais les campagnes; l'agriculture et l'élevage sont deux domaines prioritaires du développement", a-t-il ajouté.

