KIGALI, 8 avr (IPS) – Des rescapés du génocide rwandais sont tombés dans les gradins du stade, saisis d'une brusque rechute de traumatisme et le président Paul Kagamé a, une fois encore, accusé la France d'avoir trempé dans le génocide des Tutsis et Hutus modérés.
La dixième commémoration du génocide du Rwanda, mercredi (7 avril) au stade national Amahoro de Kigali, la capitale rwandaise, a connu de grands moments d'émotion et de colère. Des chefs d'Etat présents à la cérémonie ont fustigé le silence de la communauté internationale pendant les massacres.
Les cérémonies ont débuté avec l'observation, par le public, de trois minutes de silence en mémoire des victimes du génocide qui avait débuté le 7 avril 1994, et avait fait environ fait environ un million de morts en 100 jours.
Le stade de 30.000 places assises était plein à craquer, sous un soleil de plomb. A la tribune d'honneur, se trouvaient des personnalités civiles et militaires du pays, mais aussi de nombreux invités étrangers venus s'associer aux Rwandais à l'occasion de cette commémoration. Les présidents Yoweri Museveni d'Ouganda, Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, Mwai Kibaki du Kenya, le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt, le Premier ministre d'Ethiopie Meles Zenawi, le vice-président du Burundi, Alphonse Marie Kadege, le vice-président de la République démocratique du Congo, Azarias Ruberwa, étaient présents. Il y avait également le président de la Commission de l'Union africaine (UA), Alpha Oumar Konaré, le secrétaire général adjoint de l'ONU, Ibrahim Gambari, le représentant de l'Union européenne, Aldo Ayelo, ainsi que des ministres du Mali, du Mozambique, d'Italie, de Suède, de France, etc.
Juste après le recueillement, des cris hystériques montent des gradins. Des personnes, des femmes pour la plupart, s'étalent par terre en se débattant.
Les secouristes accourent, aidés d'autres participants à la cérémonie, pour tenter de calmer ces personnes saisies d'une brusque crise de traumatisme avant de les conduire dans les vestiaires du stade. Le public garde un moment de silence, mais dans les tribunes, beaucoup ont du mal à retenir leurs larmes. Les secouristes de la Croix-Rouge sont débordés. Manifestement, ils ne s'étaient pas préparés à pareils incidents.
La cérémonie se poursuit, couverte un bon moment par ces cris d'hystérie venant des vestiaires. Après l'émotion, la colère. "Les Français ont entraîné, armé et soutenu les miliciens qui ont commis le génocide en 1994. Et ils n'osent même pas présenter des excuses", martèle le président Kagamé au milieu de son discours. Ce n'est pas la première fois qu'il accuse ainsi les autorités et les militaires français d'avoir été du côté des tueurs au moment du génocide.
Il l'a déjà fait à plusieurs reprises depuis le 8 mars, quand le quotidien français, Le Monde, a publié des extraits d'un rapport du juge français Jean Louis Bruguière, enquêtant depuis huit ans sur l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion dans lequel avaient péri le président rwandais de l'époque, Juvénal Habyarimana, et son homologue du Burundi, Cyprien Ntaryamira. Bruguière désigne, dans son rapport, Kagamé comme le principal commanditaire de cet attentat. A l'époque, Kagamé était le commandant militaire du Front patriotique rwandais (FRP) qui avait engagé, en octobre 1990 depuis l'Ouganda voisin, une lutte armée contre le pouvoir de Habyarimana.
Habyarimana a, durant son règne inauguré en 1973, bénéficié d'une étroite coopération militaire, entre autres, avec la France. C'est au lendemain de son assassinat que les massacres ont débuté progressivement à travers tout le Rwanda; ils ont été stoppés par le FPR le 4 juillet 1994 à l'issue d'une offensive victorieuse.
En cette journée du 7 avril 2004, l'accusation du président Kagamé est plus virulente. Le chef de l'Etat rwandais confie avoir été mis en garde par les mêmes Français en 1992, au plus fort de sa lutte contre le régime Habyarimana. Alors qu'il était invité à Paris pour des entretiens, un haut fonctionnaire français, dont il n'a pas cité le nom, lui aurait déclaré : "Si vous n'abandonnez pas la guerre, toutes vos familles au Rwanda seront exterminées". Il conclut que la France a soutenu le génocide pour empêcher le FPR d'accéder au pouvoir.
Les accusations sonnent mal dans les oreilles du délégué de la France, assis à la même tribune du stade Amahoro, Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Il décide d'écourter sa visite à Kigali et regagne Paris avant la fin de la commémoration.
Colère également des chefs d'Etat et de gouvernement qui se succèdent à la tribune. "Pourquoi la communauté internationale a-t-elle laissé faire cela?", a demandé le président Mbeki. Le Premier ministre belge Verhofstadt a évoqué "l'infinie tristesse que ce drame réveille en nous. Nous avons failli à notre devoir d'ingérence et de fraternité", a-t-il déclaré. Le génocide du Rwanda en 1994 "n'était pas une fatalité, une malédiction", s'est écrié Konaré, président de la Commission de l'UA, qui a demandé "pardon pour ceux qui ont failli, ceux qui n'ont plus le droit de faillir". Le président Museveni a affirmé que le même drame pouvait se reproduire ailleurs en Afrique et a appelé, pour y faire éventuellement barrage, à une étroite solidarité africaine. Il a cité un proverbe ougandais : "Le bâton qui a sévi contre son rival, mieux vaut le jeter au loin". Les cérémonies du 7 avril avaient débuté la matinée par l'inauguration du Centre mémorial national du génocide, qui est à la fois musée et site où reposent les restes de plus de 200.000 personnes tuées dans Kigali. Le centre mémorial est situé sur la colline de Gisozi, surplombant la capitale au nord. C'est une bâtisse blanche à deux niveaux, qui contient, en plus des restes des victimes, des documents écrits, sonores et filmés sur le génocide. C'est le plus grand des 130 sites du pays dédiés à la mémoire des victimes du génocide.

