LIBREVILLE, 5 avr (IPS) – "Je n'ai jamais été associée à un quelconque appel d'offres et les banques ne m'ont jamais prêté de l'argent. J'ai financé mes activités sur des fonds propres obtenus à travers mes activités d'imprimerie", déclare Marie-Julie Nse Ndzime, une femme imprimeur à Libreville, au Gabon.
"C'est la qualité de mon travail et les relations qui m'ont permis de m'imposer", affirme Nse Ndzime, indiquant que "le marché de l'imprimerie est ouvert, mais fermé aux femmes. Il n'y a pas de marchés pour mon entreprise et je qualifie cette inégalité comme une forme de punition. Je ne suis pas à vendre et je considère l'attitude des managers hommes à l'égard des femmes comme quelque chose de curieux".
Nse Ndzime a reçu une formation sur le tas avant de créer sa propre imprimerie. "Je suis entrée dans le monde de l'imprimerie depuis 1982.
Après mon apprentissage achevé en 1986, je me suis associée à des partenaires pour créer Imprilux, une imprimerie qui n'a pas bien fonctionné. J'ai décidé de créer en 1990 ma propre imprimerie dénommée Dynastie et j'en suis satisfaite", témoigne-t-elle.
"Les débuts furent difficiles, mais grâce à mon portefeuille-clients et le sérieux dans l'exécution des travaux, j'ai acquis une notoriété en effectuant d'abord de la sous-traitance à des prix compétitifs pendant deux ans, de 1990 à 1992. Grâce à un crédit attribué par le Fonds d'aide et de garantie sociale, j'ai déployé mes activités avec la volonté de réussir.
Avec mes économies, j'ai acquis une machine à platine manuelle spécifiquement destinée aux petits travaux d'imprimerie", ajoute Nse Ndzime.
Dix pour cent seulement des femmes d'affaires gabonaises dirigent des entreprises au Gabon car elles éprouvent beaucoup de difficultés devant les décideurs masculins qui contrôlent des pans entiers de l'économie de ce pays d'Afrique centrale, riche en pétrole et en bois.
"Les femmes d'affaires gabonaises exigent plus de respect et de confiance lors de leurs activités au quotidien. La fracture féministe, elle existe déjà dans le gouvernement où seulement trois femmes ministres côtoient leurs homologues masculins" (une trentaine), déplore Victoire Lasseni Duboze, ancienne députée et présidente du Conseil d'administration de la Société nationale des bois du Gabon.
Jadis abordées et remarquées pour leurs attraits physiques, les femmes d'affaires gabonaises réussissent à donner aujourd'hui la réplique à leurs collègues masculins grâce à leur audace, leur efficacité et leur compétence professionnelle.
"Pas question de 'céder' pour obtenir un quelconque avantage même si des inégalités flagrantes persistent pour se faire accorder un crédit auprès des banques. La persévérance et la rigueur dans la gestion de l'entreprise au quotidien sont la règle d'or", témoigne Georgette Linda Toussaint, 33 ans, administrateur directeur général d'une société qui importe des véhicules coréens.
Elle déclare à IPS : "L'Afrique, c'est déjà un continent très fermé en ce qui concerne l'épanouissement des femmes à cause des coutumes, des mœurs qui sont présentes et que les hommes entretiennent au foyer ou dans les milieux professionnels".
"Il y a quelques années, on faisait confiance aux femmes seulement au foyer et leurs occupations étaient presque limitées à élever des enfants ou à s'occuper du ménage… Avec l'instruction et le désir d'entreprendre des activités qui les rendraient plus indépendantes financièrement, entre autres, plusieurs d'entre elles … se sont frayé un chemin dans le monde des affaires", ajoute Toussaint.
Toussaint, qui a séjourné plusieurs fois en Corée du Sud, est la seule concessionnaire de véhicules au Gabon. Les gens lui donnaient six mois à la tête de sa société créée en 1999. Elle déplore ne pas obtenir suffisamment de marchés pour placer ses véhicules à cause de la présence de sociétés concurrentes. Mais, elle se vante d'avoir mis, sur le marché gabonais, le véhicule 4X4 le moins cher et l'un des plus solides.
"En Afrique comme en Europe, il y a la constance des combats, mais aussi des divergences qui parcourent les mouvements féministes. Rares sont au Gabon les entreprises entièrement féminisées, sauf dans le secteur agricole que les femmes semblent contrôler", indique Marianne Mboumbou, membre du Conseil économique et social du pays.
Les femmes se regroupent généralement au sein des associations féminines pour développer leurs activités commerciales. "Je fais partie des représentants de la société civile. En cohabitant avec les ONG…, je suis heureuse de constater que les femmes ne veulent plus être assistées ou accepter tout, consommer tout, les yeux fermés", affirme Mboumbou.
"La principale difficulté que nous rencontrons auprès des banquiers, c'est la confiance. L'Etat aussi ne fait pas confiance aux femmes qui se lancent seules dans le secteur privé; ce qui fait que nombreuses sont celles qui ont du mal à percer. Lorsqu'une femme sollicite un crédit de 200 millions de francs CFA (environ 384.615 dollars US), par exemple, elle n'en recevra que 50 millions (environ 96.154 dollars US). Et pourtant, certaines femmes réalisent des prouesses dans le bâtiment et font d'autres choses", déplore Rita Massan, distributrice de produits cosmétiques.
"L'Afrique a besoin des femmes et aucune société ne peut évoluer sans elles", déclare-t-elle à IPS. "Les activités sont en baisse au Gabon et il faut innover périodiquement pour maintenir le cap. La concurrence est rude à cause des grossistes en cosmétiques qui cassent les prix en déversant, sur le marché, des produits à des prix défiant toute concurrence", souligne Massan.
Malgré les obstacles, les plus persévérantes réussissent bien. Mais, les femmes gabonaises, qui se sont imposées dans des "métiers d'hommes" et se font respecter, sont une poignée. Les postes de décision dans l'entreprise restent encore masculins, les femmes représentent à peine 10 pour cent des cadres, moins de 5 pour cent des dirigeants d'entreprise, et à peine 0,5 pour cent dans les conseils d'administration. Mais, elles sont assez bien payées, même si la plupart restent encore soumises à leur mari dans leur ménage pour des raisons culturelles.

