ABIDJAN, 1 avr (IPS) – Le ministre ivoirien de la Sécurité intérieure, Martin Bléou, a reconnu jeudi (1 avril) l'existence d'exactions commises par des forces parallèles en uniforme au cours des récentes manifestations réprimées à Abidjan, la capitale économique de Côte d'Ivoire.
Dans une déclaration faite à la télévision nationale, Bléou a annoncé que des soldats français et ouest-africains avaient été saisis pour aider les forces ivoiriennes à assurer la sécurité. Depuis la marche – le 25 mars – des sept partis d'opposition signataires des accords inter-ivoiriens de Linas-Marcousis, en France, des témoignages concordants ont décrié des exactions commises par les forces de l'ordre et les milices proches du président ivoirien Laurent Gbagbo.
Le Premier ministre ivoirien, Seydou Diarra, avait déjà dénoncé, le 28 mars, la présence "d'organisations informelles parallèles" qui, selon lui, "ne peuvent être tolérées". Dans un message à la nation, Diarra a estimé qu'il "revenait aux forces nationales de défense, une institution républicaine, d'assurer la sécurité et la défense des biens et des personnes ainsi que le maintien de l'ordre public". Dans les quartiers d'Abidjan, les actions des miliciens du Groupement patriotique pour la paix (GPP, proches de Gbagbo) – aux côtés des forces régulières de sécurité – ne faisaient l'ombre d'aucun doute. "Ce sont les éléments du GPP qui indiquaient les cours (maisons) aux policiers. Dès la nuit, ils font les descentes et font sortir des gens pour les amener au commissariat de police", avait déclaré, dès le 26 mars, Souleymane Coulibaly, président de la Jeunesse communale d'Abobo-Avocatier, un quartier d'Abidjan.
A Abobo-Anandor, les habitants sont restés éveillés les deux nuits qui ont précédé la marche du 25 mars. "Nous avions eu l'information que le GPP arrivait avec les policiers la nuit; ce fut le cas dans la nuit du 24 au 25 mars", soutient Mariam Kouyaté, résidente de ce quartier peuplé en majorité des gens du nord de la Côte d'Ivoire, suspectés par le pouvoir de soutenir le Rassemblement des républicains (RDR) de l'opposant Alassane Ouattara. A Adjamé, un autre quartier populaire, des miliciens du GPP, qui s'entraînent depuis plusieurs mois dans les artères principales d'Abidjan en pleine journée, ont été vus, armes à la main tard dans la nuit du 24 au 25 mars. "Ils ont été postés aux alentours du quartier 'Voyou'. Et le jour de la marche, ce sont eux qui étaient en face des manifestants; la police était en retrait", a indiqué Maïmouna Diabaté, commerçante. Le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH) a déclaré, au lendemain de la marche, que des témoignages de plusieurs OGN ivoiriennes faisaient état de la présence de miliciens dans les rangs des forces de l'ordre. Amourlaye Touré, président du MIDH, avait, dans un point de presse, dénoncé des rafles massives dans les quartiers, une fois la nuit tombée. "Des personnes enlevées, au cours de ces rafles non justifiées, sont portées disparues à ce jour", soulignait-il. Pour lui, les exécutions sommaires, les destructions massives de biens, les tortures et les rackets, "depuis le 25 mars, sont le fait essentiellement des forces de défense et de sécurité, parfois appuyées par des civils armés". La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) a dénoncé, à son tour, le 30 mars, des "violations particulièrement graves des droits de l'Homme", à l'occasion des manifestations de l'opposition ivoirienne les 25 et 26 mars. La FIDH, qui a fait également état d'enlèvements, de tortures et de rackets, affirme que "l'existence de charniers est évoquée" et dénonce des "exécutions sommaires". A propos de charniers, deux sites ont été découverts, l'un à N'Dotré dans la périphérie d'Abobo, et l'autre à Akouédo, dans le dépotoir des ordures ménagères. Kouamé Kouassi, enseignant et résident de ce quartier, affirme que dans la nuit du 25 au 26 mars, tout le périmètre du dépotoir a été curieusement bouclé par les forces de l'ordre. "C'était bizarre de voir les gendarmes et les policiers s'intéresser à la décharge", souligne-t-il, ajoutant : "C'est un jour après que nous sommes rendus à l'évidence. Car nous avons vu des traces de sang à l'endroit où les machines ont travaillé durant la nuit précédente".
A N'Dotré, des riverains affirment qu'une cinquantaine de corps ont été ensevelis par les forces de l'ordre. Mais, l'accès à ces sites reste interdit à la population. Même des officiers de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (MINUCI) ont essuyé le refus des forces de l'ordre d'aller enquêter sur ces lieux.
Le bilan définitif des victimes de la marche du 25 mars n'est pas encore connu. Mais, les partis d'opposition estiment à plus de 300 manifestants froidement abattus par les forces de l'ordre aidés de miliciens. Pour sa part, le MIDH parle de 200 tués.
Le 28 mars, à la mi-journée, le directeur général de la police, le commissaire Yapo Kouassi, avait annoncé un bilan de 37 morts, dont deux policiers.
Le MIDH estime qu'avec la reconnaissance de forces parallèles par le ministre de la Sécurité intérieure, la vérité est en train d'éclater. "Il ne faut pas arrêter en si bon chemin", a déclaré Victor Kobenan, vice-président du MIDH, chargé des affaires sociales. "La communauté internationale doit faire pression sur le gouvernement pour que cesse l'impunité en Côte d'Ivoire", ajoute-t-il.
L'ensemble des parties en présence est favorable à la mise sur pied d'une commission d'enquête internationale sur les événements des 25 et 26 mars à Abidjan.

