ECONOMIE-AFRIQUE DU SUD: Les avantages financiers échappent à la majoriténoire

JOHANNESBURG, 8 mars (IPS) – Dix ans après la fin de l'apartheid, les Sud-Africains noirs attendent toujours une part du gâteau économique qui leur avait été refusé dans le passé. Les élections multipartites de 1994 qui ont vu Nelson Mandela devenir le premier président noir ont amené la liberté politique au pays. Toutefois, les élections n'ont donné au nouveau gouvernement aucun pouvoir substantiel sur l'économie.

Les Blancs, qui constituent 13,6 pour cent de la population, dominent toujours les négoces et le commerce en Afrique du Sud – un héritage inéluctable des décennies de discrimination à l'égard des Noirs.

Sous l'apartheid, les Noirs étaient largement confinés dans des territoires tribaux connus comme Bantoustans où ils n'étaient pas autorisés à posséder des biens ou à voter.

Ceux qui aménageaient dans les villes se voyaient confinés dans des bidonvilles, où il y avait peu de chances de trouver un emploi décent.

"Ce qui s'est passé en 1994 était juste l'indépendance politique. Les Blancs ont simplement transféré le pouvoir aux mains des Noirs. Et ils ont gardé la richesse au sein de leur communauté", a indiqué, à IPS la semaine dernière, James Molefe, un garde de sécurité. Molefe travaille à Cresta, une banlieue bourgeoise de Johannesburg.

Une telle amertume est répandue au sein de la communauté noire. Environ 5,3 millions de personnes, ou 31,2 pour cent de Sud-Africains – sont au chômage, selon des statistiques officielles. La plupart de ces personnes sont noires.

Pour aider à changer la situation, le président Thabo Mbeki a initié une politique "d'Emancipation économique des Noirs" (BEE) qui est semblable aux programmes d'action affirmative adoptés aux Etats-Unis.

La BEE implique essentiellement un acte d'équilibre pour tenter de tirer les Noirs de l'économie formelle sans imposer des règles si intrusives qu'elles finissent par détruire l'entreprise. Mbeki a promis de dépenser environ 2,4 milliards de dollars pour encourager l'émancipation pendant les cinq prochaines années.

Jusqu'ici, le gouvernement a promulgué deux lois pour promouvoir la BEE. La première, la Charte sur l'exploitation minière, demande que 26 pour cent des mines aillent aux mains des Noirs dans une décennie. La deuxième loi, la Charte sur les services financiers, cherche à placer un quart de ce secteur dans les mains des Noirs d'ici à 2010.

Le gouvernement essaie également de faire entrer les principes de la BEE dans les accords commerciaux. "Tout accord commercial sans taxe devra inclure l'émancipation économique des Noirs", affirme Xavier Carim, du département du Commerce et de l'Industrie.

Même si personne ne conteste la nécessité d'élargir la base économique de l'Afrique du Sud, les efforts de Mbeki n'ont pas souvent attiré partout des appréciations favorables.

"Ils essaient juste de créer des millionnaires et des milliardaires", affirme Douglas Gibson du principal parti d'opposition, l'Alliance démocratique (DA). Il répondait à une question posée par IPS aux leaders du parti la semaine dernière.

"Ce dont a besoin l'Afrique du Sud, c'est de développer une passion pour la croissance", a ajouté Gibson. "A travers la croissance, nous pouvons créer des emplois et réduire la pauvreté".

Patricia De Lille, leader des Démocrates indépendants (ID), estime que l'émancipation des Noirs n'était pas une panacée aux maux économiques de l'Afrique du Sud. "Ce sont les mêmes personnes – les riches et non pas les pauvres – qui en profitent".

Musa Zondi de l'Inkatha Freedom Party (IFP), le plus grand parti noir après le Congrès national africain (ANC) au pouvoir, a refusé de commenter les mérites de la BEE – lorsqu'il a été interrogé par IPS durant un débat organisé par l'Association des correspondants étrangers à Johannesburg le 1er mars.

Mais le lendemain, Zondi s'est joint au leader de l'IFP Mangosuthu Buthelezi et au chef de l'Union pour la solidarité, Flip Buys, à Pretoria, pour signer une charte qui cherche à traiter des craintes des Blancs qui se sentent menacés par la BEE.

Selon Buthelezi, les Blancs étaient en train d'être exclus des opportunités de nominations et de promotion simplement à cause de la couleur de leur peau.

Certains analystes insistent, toutefois, pour dire qu'il y a lieu d'espérer dans ce scénario où tout semble être sombre.

"Beaucoup de changements positifs ont eu lieu durant les 10 dernières années", a dit à IPS Shoni Makhari de l'agence de recherche et d'évaluation EmpowerDEX le mercredi, 3 mars.

Certains des plus notables de ces changements se retrouvent à la Bourse des valeurs de Johannesburg (JSE).

"Les salles des conseils d'administration des sociétés cotées à la JSE traditionnellement dominés par des hommes de visage pâles commencent lentement par inclure la diversité", affirme Vuyo Jack, directeur général de EmpowerDEX. "Le nombre de directeurs noirs a augmenté l'année dernière en accord avec une tendance remontant à 1992 où seulement 1,2 pour cent (des) 100 premières sociétés cotées à la JSE étaient noires".

Selon la dernière revue des directeurs de EmpowerDEX, les Noirs représentent maintenant 14,7 pour cent des directeurs dans les entreprises cotées à la JSE.

Diverses grandes firmes ont également mis en place des politiques BEE.

Anglo American, la plus grande société sud-africaine, dépense environ 1,7 milliard de dollars pour encourager l'émancipation des noirs. Elle espère placer à ses postes de direction locale 40 pour cent de Noirs en cinq ans. Actuellement, 20 pour cent seulement des postes sont occupés par des Noirs.

Toutefois, certains groupes de Noirs ont critiqué le fait que l'élite noire fasse partie des premiers bénéficiaires de l'émancipation.

Dans une récente déclaration, Dan Habedi de l'Organisation des peuples azaniens (AZAPO), a indiqué : "L'émancipation économique des Noirs n'était pas, depuis le début, destiné à apporter une transformation générale aux gens ordinaires. C'était un effort des entreprises noires pour avoir, pour elles-mêmes, certains avantages liés à l'entreprise…Elles voulaient des politiques économiques qui leur profiteraient".

"Certains peuvent dire qu'on donne à tout le monde, quelle que soit sa position sociale ou sa classe sociale, une chance de devenir un propriétaire, parce que dans la plupart des cas, comme cela s'est passé dans les actions Telkom, tous les membres de la société sont invités à acheter des actions et à devenir propriétaires", ajoute-t-il. (Telkom est le plus grand opérateur de télécommunications d'Afrique du Sud).

Mais, ajoute Habedi, ce type de propriété ne signifie pas nécessairement le contrôle. Et – comme l'a montré l'expérience, la propriété sans le contrôle dénie à un tel propriétaire l'opportunité de déterminer l'envergure et l'orientation de ses entreprises économiques".

Depuis 1997, Telkom a dépensé environ 2,9 milliards de dollars pour assurer la participation des Sud-Africains noirs, femmes et handicapés dans l'économie, selon un porte-parole de Telkom.

La société se procure des biens et services auprès de fournisseurs dirigés par des gens qui ont souffert sous la législation de l'apartheid.