POLITIQUE-AFRIQUE ORIENTALE: Un nouvel envoyé de l'ONU pour la paix confronté à un rejet catégorique

ADDIS ABABA, 14 jan (IPS) – Les Nations Unies rencontrent actuellement une ferme résistance dans la nomination d'un envoyé spécial pour aider à mettre fin au litige frontalier entre l'Ethiopie et l'Erythrée.

A la fin du mois dernier, Lloyd Axworthy – précédemment ministre des Affaires étrangères du Canada – a été nommé à ce poste avec la bénédiction de la communauté internationale.

Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a écrit aussi bien à l'Erythrée qu'à l'Ethiopie le 23 décembre pour les informer de sa décision d'utiliser les services de Axworthy.

Mais alors que l'Ethiopie a dit qu'elle avait hâte de travailler avec l'ancien ministre, l'Erythrée a rejeté Axworthy au motif que sa nomination pourrait ouvrir la voie au réexamen des décisions prises par une commission indépendante de délimitation de frontières.

Le porte-parole du président érythréen, Yemane Gebremeskel, aurait déclaré : "Nous avons fait savoir au secrétaire général de l'ONU que le concept d'un envoyé spécial n'est pas acceptable pour nous puisque cela constituerait un mécanisme alternatif pour délimiter la frontière".

L'Ethiopie et l'Erythrée ont fait une guerre sanglante de deux ans et demi pour leur frontière commune disputée, dans laquelle les morts et les blessés étaient estimés à 100.000, tandis que 600.000 civils ont été déplacés. Environ un demi-million de soldats étaient impliqués dans le conflit.

Aux termes de l'Accord d'Alger, signé en décembre 2000, pour mettre fin aux combats, les deux pays ont convenu de créer une commission de délimitation de frontières pour tracer les limites frontalières entre les deux Etats.

Toutefois, l'Ethiopie a rejeté la décision de la commission, arrêtée en avril 2002 sur la ville de Badme – l'un des points focaux du conflit frontalier. La commission a conclu que Badme est sur le territoire érythréen, bien que la ville soit actuellement administrée par l'Ethiopie.

La délimitation physique de la frontière, qui devrait commencer en octobre 2002, a été reportée sine die.

Selon des sources diplomatiques, le président érythréen Isaias Afewerki a écrit à Annan pour lui dire que le "seul moyen" de régler le litige entre son pays et l'Ethiopie est de demander à la communauté internationale "d'obliger" Addis Abeba à accepter les décisions de la commission.

Ironie du sort, les dirigeants actuels d'Ethiopie et d'Erythrée avaient combattu côte à côte pendant 17 ans en tant que rebelles pour renverser le dictateur éthiopien Mengistu Haile Mariam. Lorsque l'Erythrée s'est séparée de l'Ethiopie deux ans plus tard, la frontière entre les deux Etats n'était pas bien définie à plusieurs endroits, notamment dans un triangle de terre autour de Badme.

L'Ethiopie est devenue enclavée après la sécession de 1993, et a été contrainte de compter sur les infrastructures portuaires d'Assab, la ville du sud de l'Erythrée. L'Erythrée, à son tour, dépend de l'Ethiopie pour près des deux-tiers de son commerce, une bonne partie en vivres. Par conséquent, les deux pays sont devenus si liés économiquement à vous embarrasser.

Lorsque l'Erythrée a introduit sa propre monnaie en 1997 malgré les objections de l'Ethiopie, le commerce entre les deux Etats est devenu plus difficile – exacerbant les tensions. La dispute sur la propriété de la région de Badme, qui est née à la mi-1998, était simplement l'étincelle dans la poudrière.

George Sommerwill, le porte-parole adjoint de la Mission des Nations Unies en Ethiopie et en Erythrée (MINUEE), a toujours bon espoir que Axworthy pourra réussir dans son nouveau rôle. Mais, il semble également ne pas exclure la possibilité d'un changement de politique à propos de la nomination d'un envoyé.

"Le secrétaire général continue ses consultations avec les deux parties et prendra sa décision dès que les consultations seront achevées", a-t-il indiqué dans une vidéoconférence entre les capitales érythréenne et éthiopienne.

Sommerwill a ajouté : "Vous pouvez dire que cela (la nomination d'Axworthy) est un travail en cours et que les négociations avancent".

La MINUEE a déployé 4.200 hommes dans une zone tampon de 25 kilomètres, appelée Zone temporaire de sécurité, entre les deux Etats.

Commentant la situation dans cette région, Sommerwill a dit "qu'elle demeure toujours tendue mais militairement stable".

"Les gens dans ces zones se demandent visiblement ce que sera la prochaine étape. Ils entendent dans la presse des commentaires quelque peu inutiles, parfois sur le conflit, parfois sur la possibilité de guerre, et les gens sont évidemment nerveux", a-t-il ajouté.

Dans son rapport au Conseil de sécurité la semaine dernière, Annan a dit que la situation entre l'Ethiopie et l'Erythrée "reste difficile, voire précaire".

"Je crains qu'une petite erreur de calcul de l'une ou l'autre des parties n'ait de graves conséquences", a-t-il dit, ajoutant que "même s'il n'y a aucun signe évident de préparations pour des hostilités d'un côté ou de l'autre de la Zone de sécurité temporaire, de récents propos inflammatoires, en particulier (du côté de) l'Erythrée, n'ont rien fait pour faire avancer le processus de paix".

Le secrétaire général de l'ONU a également lancé un appel au dialogue entre les deux pays et a indiqué dans son rapport que l'absence continue de discussions "rendra l'amélioration des relations extrêmement difficile".

Pendant ce temps, les efforts internationaux pour sortir le processus de paix de l'impasse continuent. Le chancelier allemand Gerhard Schroeder doit visiter l'Ethiopie à la fin de ce mois pour aider à amener les deux pays à la table de négociations. Ensuite, l'adjoint du sous-secrétaire américain pour l'Afrique, Donald Yamamoto, était récemment dans la capitale érythréenne, Asmara, pour des entretiens avec le président Afewerki.