BUJUMBURA, 14 jan (IPS) – Le tiers des 298 victimes de viol enregistrées dans les tribunaux du Burundi, est constitué de filles mineures âgées d'un à dix ans, mais la justice burundaise ne réprime pas assez sévèrement ces crimes devenus également une arme de guerre, selon des organisation non gouvernementales (ONG).
Le dernier rapport de la ligue burundaise des droits de l'Homme 'Iteka' indique qu'un jeune homme de 25 ans, qui a violé une fillette de deux ans et huit mois, a écopé d'un emprisonnement de trois ans à Bujumbura. Par contre, le tribunal de grande instance de Ngozi, dans le nord du Burundi, a prononcé en 2001 un verdict de 20 ans contre Jean-Marie Nduwayo qui avait violé une vieille femme. Le rapport fait mention de 17 cas de condamnation au total, mais ces deux peines sont les plus lourdes.
Pour certains juristes, le code pénal burundais n'est pas assez répressif pour le viol. Selon l'avocate Eugénie Cishako, le flou qui réside dans la loi pousse les juges à user chacun de ses caprices dans la condamnation du violeur. "Comment se fait-il qu'un même acte de viol est différemment puni par les tribunaux alors qu'on a un même code pénal?", demande-t-elle. L'ONG Iteka (qui signifie dignité en langue nationale kirundi) fait remarquer qu'il est difficile de connaître la véritable proportion de femmes ou de filles victimes du viol dans ce pays des Grands Lacs, peuplé de plus de six millions d'habitants.
Lucie Nyamarushwa, membre du bureau exécutif de Iteka, a déclaré à IPS : "Nous ne pouvons pas prétendre que les chiffres que nous avançons ici mettent en exergue le fléau qui reste difficile à cerner dans toute son ampleur. Ceci parce que bien des cas restent enterrés du fait qu'au Burundi comme dans beaucoup d'autres pays, la question du sexe et de la sexualité reste taboue". Selon Triphonie Nkurunziza, présidente de l'association 'Nturengaho' (qui signifie halte en kirundi), ce phénomène est souvent passé sous silence pour des raisons diverses : "La crainte des représailles, la peur d'être stigmatisée, la mauvaise réputation, l'absence de témoins, la corruption…, l'évasion des auteurs après les forfaits, d'où les victimes présentent souvent leurs cas quand les signes de viol ont déjà disparu". L'ONG Médecins sans frontières (MSF) Belgique indique qu'en l'espace de trois mois (de septembre à novembre 2003), 170 victimes de viol ont été accueillies dans le centre d'assistance médicale de la mairie. Tous ces cas proviennent de Bujumbura, la capitale burundaise, et de Bujumbura-Rural, la province qui reste encore le théâtre des affrontements entre l'armée régulière, en majorité tutsi et le Front national de libération (FNL-Palipehutu), majoritairement hutu. Des viols sont également enregistrés dans plusieurs provinces du pays où la guerre s'est intensifiée au cours des trois derniers mois de l'année écoulée. "Soixante-dix autres cas de viol ont été signalés dans la province de Ruyigi, dans le nord-est, 44 ont été admis à l'hôpital de Ngozi, dans le nord, tandis que 20 autres cas ont été enregistrés dans la commune de Rumonge, dans le sud du pays", selon MSF Belgique. Laurence Baligand de MSF Belgique affirme que ces chiffres restent cependant fortement insignifiants par rapport à la réalité actuelle. Le viol des femmes a été presque systématique dans plusieurs localités du pays.
L'association Nturengaho a enregistré 446 cas dont 96 pour l'année dernière. Cette association a recensé également des viols commis sur des jeunes garçons de moins de dix ans. Sur dix victimes de moins de dix ans, dénombrées au cours du dernier trimestre de l'année écoulée, trois étaient des garçons. Selon Iness Kayange, une jeune étudiante de 18 ans, "le viol des hommes et des femmes montre que la société burundaise devient de plus en plus perverse".
De son côté, l'association burundaise pour le bien-être familial (ABUBEF) affirme avoir déjà enregistré plus de 100 cas de viol. Selon une enquête sur des violences sexuelles, réalisée par la ligue Iteka au cours du dernier trimestre de 2003, sur 1.514 personnes interrogées, 10,8 pour cent ont déclaré avoir vu des cas de viol dans leur entourage. Les conséquences des viols sont énormes, notamment avec de nombreux cas signalés de contamination du VIH/SIDA. "Il n'y a plus de doute qu'aujourd'hui, certains hommes et garçons violent pour transmettre aux autres le SIDA. Cet acte satanique n'épargne pas les petites filles", s'est indignée Nkurunziza. Des cas de traumatismes sont aussi signalés dans certaines localités de la province de Kayanza, dans le nord du Burundi. "Des femmes et des jeunes filles quittent le soir chez elles pour chercher refuge dans des plantations de café et dans des bananeraies car les violeurs commettent leurs forfaits surtout la nuit", explique Melchisédec Izompa, administrateur de la commune de Matongo.
Sur 119 adolescents qui ont déjà consulté l'association Nturengaho, on dénombre 20 cas de viol commis par des rebelles, 23 cas par des éléments de l'armée régulière. Que ce soit du coté de l'armée régulière ou du principal mouvement rebelle, les commandants de troupes ne nient pas que certains de leurs hommes commettent des bavures dans ce sens, mais affirment qu'ils sont sévèrement punis quand ils sont dénoncés.
Brigitte Nshimirimana du projet VOT (Victims of Torture) de l'ONG Search For Common Ground, estime que "c'est plutôt grâce aux associations qui font un travail de sensibilisation des victimes de viol que les femmes commencent à briser leur silence".
Mais on déplore un manque de réseau de coordination entre les différentes associations pour assurer un traitement complet des victimes, indique Brigitte Nshimirimana du projet VOT. Selon elle, ceux qui commencent à aller porter plainte manquent souvent de preuves médicales pour bien mener leur procès. L'inexistence d'associations de soutien à l'intérieur du pays constitue un autre handicap.
Le phénomène de viol des femmes et filles demeure "la pire des violences qui a atteint son paroxysme au Burundi. Cette situation choque de plus en plus les us et coutumes du pays", déclare une femme anonyme de Bujumbura.

