CONAKRY, 23 déc (IPS) – Aucune tendance significative n'était encore disponible lundi pour l'élection présidentielle organisée dimanche en Guinée, qui s'est déroulée sans enthousiasme de la part des populations.
Les populations guinéennes étaient découragées par le boycott de l'opposition radicale, qui a favorisé le général Lansana Conté, candidat à sa propre succession. Quelque 5 millions d'électeurs étaient inscrits pour ce scrutin dont le taux de participation est très attendu. Dans quelques rares bureaux de vote à Conakry, visités par IPS, les résultats variaient entre 87 pour cent et 97 pour cent en faveur de Conté dont la réélection ne fait aucun doute.
Face à Conté, l'autre candidat, leader d'une petite formation alliée au parti au pouvoir – Parti de l'unité et du progrès (PUP) – à l'Assemblée nationale, Mamadou Bhoye Barry, faisait figure de faire-valoir.
Pourtant, le président guinéen a officialisé sa maladie – diabète – depuis le mois de décembre 2002 et n'a pas battu personnellement campagne pour se faire réélire. Il a mal au pied et se déplace difficilement.
Conté, qui a voté à Conakry, la capitale guinéenne, n'a pas quitté son véhicule, donnant l'ordre à son aide de camp de glisser, dans l'urne, l'enveloppe déjà préparée.
L'opposition a averti qu'elle ne reconnaîtra pas le président issu de cette élection qui devrait permettre à Conté de rester à la tête de son pays pour un nouveau mandat de sept ans, après la modification de la constitution opérée en 2001. Conté est au pouvoir depuis 19 ans.
"Nous ne reconnaissons pas ce vote. Et nous allons nous organiser pour faire barrage à cette imposture", a déclaré à IPS, le porte-parole du Front républicain pour l'alternance démocratique (FRAD), regroupant les principaux partis d'opposition, dont le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) d'Alpha Condé.
Après avoir déclaré que l'élection se déroulait dans des conditions normales, le challenger de Conté a rectifié son discours lundi soir. "Je ne peux rien vous dire pour le moment car les données que j'ai avec moi sont contradictoires, mais d'ici demain midi (mardi), je serai plus édifié", a indiqué Barry à IPS, sans préciser s'il est prêt à déposer un recours.
Pour l'opposant Siradiou Diallo, leader de l'Union pour le progrès et le renouveau, "le président Lansana conté doit reconnaître qu'il est malade et fatigué, mettre en place les conditions pour organiser une élection enfin transparente et se retirer".
Sékou Decazy Camara, responsable du PUP au pouvoir, indiqué, pour sa part, que "le président a déclaré qu'il a mal au pied, mais pas à la tête. Il a bien dit qu'il a des gens pour marcher à sa place s'il a des difficultés pour se déplacer. Il a aussi souligné que s'il a mal à la main, il a des gens pour écrire à sa place".
Selon Saïfoulaye Diallo, architecte à Conakry, "ce vote n'a pas de sens dans la mesure où il ne reflète pas l'exacte réalité des choses en Guinée.
On ne peut pas organiser une élection et soutenir qu'elle a été démocratique sans la participation des principaux partis d'opposition".
Il reconnaît que "l'opposition guinéenne est empêtrée dans ses querelles internes qui n'arrangent pas sa situation. Mais, on peut comprendre sa décision de boycotter l'élection dans la mesure où la Guinée est le seul pays africain où la police tire à balles réelles pour réprimer une manifestation".
L'opposition guinéenne a refusé de participer au scrutin suite à l'échec du dialogue national initié par le pouvoir. Elle espérait, avec ce dialogue, obliger le régime à libéraliser les ondes, accepter la liberté d'organisation des marches et meetings, mettre en place une Commission électorale nationale indépendante et à amnistier les leaders politiques condamnés par la justice.
Seule l'amnistie a été acceptée par le pouvoir, à trois jours du bouclage des candidatures à l'élection présidentielle.
"La démarche, qui consiste à aller au dialogue en voulant imposer 100 pour cent de ses revendications, est une démarche antidémocratique. En réalité, l'opposition savait qu'elle ne pouvait pas gagner les élections et c'est pourquoi elle a choisi la fuite en avant", estime Cheikh Traoré, militant du PUP.
Face à l'intransigeance du régime guinéen, très peu de pays se sont intéressés réellement au processus électoral. L'Union africaine (UA), la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO), l'Union européenne (UE) et les Nations Unies n'ont envoyé aucun observateur pour la présidentielle.
Sur une quarantaine attendue, seuls deux observateurs internationaux de l'organisation non gouvernementale (ONG) "Save The World", basée à Abidjan, se sont rendus en Guinée pour assister au déroulement du vote.
"Le refus d'ouverture du régime actuel risque de nous mener à l'impasse..
Même s'il finit par se faire réélire, Conté aura nécessairement besoin de l'appui de l'extérieur pour maintenir la paix dans son pays", affirme Saran Kouyaté, une étudiante en droit.
La Guinée a, par le passé, connu des attaques rebelles à ses frontières sud et sud-ouest, notamment avec le Liberia et la Sierra Leone.
"Il y a un risque grave que la Guinée … suive le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire sur la voie de l'instabilité et même peut-être d'une guerre civile", indique, dans un récent rapport, "International Crisis Group" (ICG), basé à Bruxelles. "Même si les militaires restent unis, la maladie du président et le mécontentement populaire ont affaibli le régime et il y a un risque de coup d'Etat", ajoute ICG.
Comme pour exorciser la menace, le pouvoir a relâché, quelques jours avant la présidentielle, la plupart des militaires arrêtés vers fin-novembre et début-décembre.

