DROITS-CAMEROUN: La propriété foncière reste toujours d'accès difficileaux femmes

YAOUNDE, 24 déc (IPS) – "Les femmes constituent 52 pour cent environ de la population du Cameroun. Elles font les deux tiers du travail agricole, mais elles ne reçoivent qu'une infime partie du revenu national, et elles ne possèdent que 3 pour cent des ressources du pays".

Cette déclaration plaintive faite à IPS est de Jeanne d'Arc Teumo, présidente d'honneur de l'organisation non gouvernementale (ONG), Programme intégré de lutte contre la pauvreté (PILP). Le Cameroun compte environ 15,5 millions d'habitants.

L'agriculture occupe une place importante dans l'économie de ce pays d'Afrique centrale situé dans le Golfe de Guinée, qui s'étend sur une superficie totale de 475.440 km2, dont 90.400 km2 à vocation agricole.

Selon le ministère de l'Agriculture, les terres arables sont estimées à environ 15 pour cent; 0,5 pour cent est irrigué et plus de 50 pour cent sont occupées par la forêt. L'agriculture a contribué pour 19,9 pour cent au produit intérieur brut (PIB) du Cameroun en 2003. Le nombre d'actifs employés dans ce secteur est de 3,6 millions de personnes dont 45 pour cent de femmes. "L'agriculture occupe au moins les quatre cinquièmes de la population féminine de notre pays, mais les terres qu'elles cultivent ne leur appartiennent pas, et elles n'en contrôlent pas les ressources. Plus de 80 pour cent des foyers ruraux dépendent des femmes, qui sont chargées de toute la production de la nourriture et de sa préparation. Leur travail comprend également le binage, le sarclage et même la pêche", constate un rapport du PILP dont IPS a obtenu copie. "Bien que les femmes fassent tout le travail, elles contrôlent peu de ressources du pays. Plus de 80 pour cent d'entre elles travaillent dans l'agriculture, qui est à la base de notre économie", a déclaré Suzanne Oyono, statisticienne au Bureau central des recensements et d'étude de la population. Pour Véronique Danga, directrice du groupe d'initiative commune, Femmes actives du centre (FAC), "L'accès à la terre est plus crucial. Dans le cadre traditionnel, dès son mariage, la femme dépend totalement de son mari. L'homme ne comprend pas que le fait d'être chef de famille ne lui donne pas la liberté de s'octroyer les biens de sa femme, y compris la terre dont elle pourrait être la propriétaire". "J'ai failli perdre tout ce qui restait de mes terres, mon défunt mari avait vendu une partie et distribué une autre à certains membres de sa famille, venus s'installer dans notre village. Chaque fois que je lui en faisais des reproches, il répondait qu'en tant que chef de famille, il avait le droit de contrôler nos biens", a dit à IPS, Emilienne Eloundou, héritière et veuve habitant aux confins de Yaoundé, la capitale du Cameroun. "Quand je m'obstinais à défendre mes droits, il menaçait de divorcer. A sa mort, sa famille a voulu s'emparer de toutes mes terres. Heureusement, le chef du village est intervenu. Je ne connais pas ces lois qui protègent nos droits sur la terre, et le chef du village non plus d'ailleurs, si jamais elles existent" a-t-elle souligné. Au Cameroun, en effet, la coutume voudrait que lorsqu'un mari paie la dot avant le mariage, la femme n'ait plus grand-chose à dire par rapport à la propriété des terres. Celles-ci sont considérées comme appartenant au mari.

Si le ménage a des garçons et des filles, ce n'est pas la veuve qui hérite ni même les filles, mais seulement les garçons. "Les femmes pour qui la dot a été versée, sont souvent maltraitées", affirme Gisèle Moyo, assistante sociale. "La dot est une des causes du rang inférieur que les femmes occupent dans la maison de leur mari. Ce problème d'infériorité s'entremêle avec d'autres facteurs qui contribuent à garder la femme subordonnée, y compris en ce qui concerne le droit de propriété", renchérit-elle. Le Réseau pour la défense des droits de la femme et l'égalité des sexes (RDFES), un collectif d'ONG de femmes, dénonce, dans un mémorandum, la loi coutumière. Il la présente comme un facteur de régression qui ne permet pas aux femmes d'hériter les biens de leur défunt époux. Généralement, les femmes restent plus souvent victimes de la parenté du défunt, qui s'empare de tout ce qu'il possédait. "Il est malheureux qu'un pays comme le Cameroun, soi-disant moderne fondé sur la démocratie et des droits égaux pour tous les citoyens, connaisse toujours un système politico-légal basé sur l'héritage patriarcal", s'est insurgé Hyppolite Mouaffo, huissier de justice à Yaoundé. Brigitte Elimbi, du RDFES, témoigne : "Bien que la loi donne aux hommes et aux femmes les mêmes droits sur la propriété foncière, la pratique est bien différente. Nous intervenons en médiateur dans des cas d'accaparement de terres, surtout après la mort du mari. Le gouvernement doit absolument entreprendre une réforme foncière saine et complète pour donner aux femmes, les mêmes droits de propriété", ajoute-t-elle.