CONAKRY, 18 déc (IPS) – La Guinée et le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) éprouvent des difficultés à poursuivre le programme 'DEMO' visant à démobiliser les jeunes volontaires qui ont combattu aux côtés de l'armée guinéenne pour repousser les attaques rebelles, il y a trois ans.
Concentrée devant une machine à coudre, Safiatou Mamadouno, une ex-combattante de 20 ans vivant à Guéckédou – l'une des localités les plus touchées par la guerre, dans le sud du pays, à 674 kilomètres de Conakry -, a connu l'enfer des incursions rebelles qui ont ravagé les frontières de la Guinée, entre septembre 2000 et mars 2001.
Au moment où elle appuyait l'armée de son pays pour combattre les dissidents guinéens, soutenus par des rebelles sierra léonais et libériens, Safiatou a été faite prisonnière et détenue pendant trois mois dans un campement rebelle au Liberia.
Son père, sous-officier de l'armée, qui avait été fait prisonnier en même temps qu'elle, a été tué au Liberia, après avoir été empoisonné.
"Depuis l'attaque rebelle à Macenta (à 801 km au sud-est de Conakry), je me suis engagée comme volontaire dans l'armée. Un jour, pendant que j'étais de garde dans mon village de Tékoulo, j'ai été capturée par les rebelles", affirme-t-elle à IPS.
"Ils m'ont séquestrée pendant trois mois. J'ai subi toutes sortes de violences, y compris le viol. Je ne mangeais pas, j'étais malade. C'est grâce à l'aide d'un des rebelles que j'ai pu m'échapper", poursuit Safiatou, visiblement marquée.
Grâce au programme de démobilisation, la jeune fille a remonté la pente et apprend désormais la couture. "Je compte bien me refaire une nouvelle vie et si possible me marier", indique-t-elle.
A l'image de Safiatou, une vingtaine de jeunes filles, en grande majorité des ex-combattantes, ont pu bénéficier du même cadre de réinsertion. "Au départ, les autorités nous avaient promis de nous intégrer définitivement dans l'armée, mais cela n'a pas été le cas. Le programme 'DEMO' est venu à son heure et je suis contente d'apprendre un métier", explique Saran Gbé Kamano, une volontaire de l'armée guinéenne, qui apprend également la couture à Kissidougou, à 601 km de Conakry.
Mais, sur plus de 8.000 volontaires recensés à travers ce pays d'Afrique de l'ouest, seulement 350 ont pu intégrer les centres de formation de Guéckédou et Kissidougou, une situation qui provoque souvent des frustrations et des tensions.
Ali Leno, un jeune ex-combattant, affirme à propos de son non-recrutement dans l'armée : "Le problème, c'est que nous, nous n'avons pas été recrutés parce que nos parents n'ont pas les moyens de payer ceux qui sont chargés de le faire". Plusieurs fois, des volontaires ex-combattants ont manifesté violemment leur mécontentement, tirant souvent en l'air et se livrant à des scènes de pillages dans les rues de Guéckédou, ce qui inquiète les autorités de la ville.
"Il faut trouver une solution pour ces gens-là car beaucoup de personnes pensent que les rebelles sont toujours présents dans la ville et se méfient", a déclaré à la presse le préfet militaire de la localité, le commandant Mamadouba Sylla.
Selon un responsable de la haute hiérarchie militaire de l'armée guinéenne qui a requis l'anonymat, "le problème est que l'Etat guinéen n'a pas les moyens d'intégrer tous les volontaires dans l'armée. Il y a aussi le fait que tous ne sont pas aptes pour entamer une carrière militaire. Bien entendu, si nous parvenons à réunir ces moyens, nous allons en intégrer le maximum possible".
Marcel Rudasingwa, représentant de l'UNICEF en Guinée, se dit "inquiet" de l'avenir des jeunes volontaires. "Je suis inquiet parce que ce n'est qu'une minorité qui a, pour le moment, accès aux programmes de démobilisation. Notre souhait est de trouver les fonds nécessaires pour intéresser le plus grand nombre et leur permettre ainsi de retrouver leur place dans la société", a-t-il indiqué.
Selon des sources proches de l'UNICEF, au moins 120.000 dollars seraient nécessaires pour la poursuite du programme 'DEMO' en 2004.
De la couture à la chaudronnerie, en passant par la maçonnerie, l'agriculture, etc., plusieurs métiers sont enseignés dans les centres de formation ouverts par l'UNICEF, mais gérés par l'agence de coopération allemande, la GTZ.
"C'est la même équation dans tous les pays qui ont connu la guerre ou la rébellion. Tous les volontaires ou miliciens, qui sont formés pour appuyer l'armée régulière, se disent qu'ils ont combattu pour défendre leur patrie et qu'en retour, cette dernière a le devoir de tout mettre en œuvre pour les récompenser. Ces jeunes gens ne peuvent pas comprendre qu'on puisse leur demander de patienter", estime Tamsir Diallo, responsable au sein de l'organisation non gouvernementale (ONG) 'Save the Children'.
Pour Alphonse Vohou Sakouvogui, administrateur à l'UNICEF, "il faut craindre que ces jeunes, qui ont porté des armes pour défendre leur pays, ne les retournent contre leurs propres populations".
"Après l'incendie, il faut se méfier des braises. Parce qu'à tout moment, elles peuvent reprendre vie et provoquer un nouveau feu", renchérit Ousmane Tamba, un commerçant qui avait tout perdu à Guéckédou au cours de la guerre et dont les affaires ont commencé à redémarrer.
Ainsi, entre les revendications de jeunes gens transformés par la guerre et les contraintes budgétaires, l'Etat guinéen, qui dispose de très peu de moyens, est obligé d'opérer un choix difficile. Mais pour le moment, il ne semble compter que sur la générosité des donateurs pour enrayer toute menace.

