MEDIA-COTE D'IVOIRE: Les vendeurs de journaux sont en grève

ABIDJAN, 1 nov (IPS) – Les kiosques à journaux sont restés désespérément vides à Abidjan vendredi. Les livraisons du week-end de la Toussaint des 17 quotidiens ivoiriens (environ 1,7 million d'exemplaires) ne sont pas sorties des locaux de la Société d'édition et de distribution de presse (EDIPRESS).

Les 300 vendeurs à la criée d'Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire, ont manifesté leur mécontentement et ont demandé que leur sécurité soit assurée face aux menaces des "jeunes patriotes", proches du président Laurent Gbagbo, qui déchirent ou confisquent, depuis plusieurs semaines, les quotidiens proches de l'opposition ou indépendants. "Nous sommes fatigués des violences gratuites des "jeunes patriotes" contre nos revendeurs", fustige Allou Bakayoko, délégué de la vente à la criée à Abidjan. Il a ajouté : "Nous sommes livrés à nous-mêmes.. Dès que nous sortons d'EDIPRESS, nous sommes responsables des journaux. Au vu de tout cela, nous avons voulu tirer la sonnette d'alarme pour que les autorités prennent le minimum de précaution". Depuis un mois, indique Bakayoko, la ville de San Pedro, à 350 kilomètres au sud-ouest d'Abidjan, est soumise aux "jeunes patriotes". D'autres villes comme Sassandra, au sud-ouest, Divo, au sud et Gagnoa, à l'ouest, subissent le même sort. A San Pedro, la situation a été tendue du 17 au 21 octobre. Les "jeunes patriotes", qui s'opposent à la vente des journaux proches de l'opposition, se sont retrouvés en face des jeunes du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) et du Rassemblement des républicains (RDR). Les jeunes du PDCI et du RDR ont demandé, à leur tour, que les journaux de leurs partis arrivent dans la ville, sinon, ils menacent de déchirer ceux qui soutiennent le pouvoir. Sept titres — Le Patriote, 24 Heures, le Libéral, le Front, le Nouveau Réveil, Le Repère et L'Inter — sont dans le collimateur des "jeunes patriotes".

"Nous avons initié une réunion avec nos trois revendeurs de la ville (San Pedro) et les groupes de jeunes de la Confédération des "jeunes patriotes", la Fédération estudiantine de Côte d'Ivoire (proches du pouvoir), et les jeunes du PDCI (opposition). A l'issue de cette rencontre, ils ont sorti un communiqué final dans lequel ils acceptent tous les journaux sur le territoire du département", explique Télesphore Assomolly, responsable commercial à EDIPRESS. A peine le cas de la région de San Pedro est réglé que d'autres villes sont entrées dans la danse. Le 30 octobre, des actes de représailles contre les véhicules d'EDIPRESS se sont signalés simultanément à Agboville, Adzopé, à Divo, dans le sud, et à Gagnoa (ville natale de Gbagbo). Le véhicule, qui assurait la liaison Divo-Lakota-Soubré, a été attaqué à Divo ce même jour, et tout son contenu a été emporté par les "jeunes patriotes". Le même scénario s'est produit sur l'axe conduisant à l'est. Le véhicule, qui devait aller à Bondoukou (450 km au nord-est d'Abidjan), a été vidé à Adzopé (150 km), sa première escale. Celui qui assurait la liason Abidjan-Daloa (400 km au centre-ouest) a eu plus de chance. Alerté à mi-chemin, le véhicule a fait demi-tour à Bouaflé. "Toutes ces situations, qui commençaient à dégénérer, nous ont amenés à interrompre la livraison de l'intérieur du pays et à conserver Abidjan à partir de ce vendredi", indique Tanoh Brou, chef comptable à EDIPRESS. Des instructions ont été données la veille (jeudi) aux journaux de revoir leur tirage à la baisse. Les responsables d'EDIPRESS ont pris attache avec les ministères de l'Intérieur, de la Sécurité, et de la Communication afin que des mesures sécuritaires soient prises sur le réseau routier de la zone sous contrôle gouvernemental. C'est dans l'attente d'une suite que la fièvre s'est emparée d'Abidjan dans la journée du 30 octobre. Des tracs ont été distribués à partir des cités universitaires pour empêcher la vente des journaux incriminés. Tracs qui "mettent en garde tout vendeur de journaux qui s'aventure à cautionner l'assassinat de la démocratie en Côte d'Ivoire en soutenant les rebelles en zone loyaliste". Et vendredi matin, EDIPRESS a été désagréablement surprise de constater qu'aucun vendeur n'a enlevé les colis de journaux. L'Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) avait déjà protesté contre la décision des "jeunes patriotes" de s'opposer à la distribution des journaux d'opposition dans les kiosques. L'UNJCI a souligné que cela constituait une "entrave à la liberté de la presse et à l'expression plurielle". L'UNJCI a déploré également le fait que tous les journaux ne soient pas distribués dans les zones sous contrôle rebelle. L'UNJCI a invité, dans une déclaration, le gouvernement et les Forces nouvelles (ex-rebelles) à "prendre les mesures urgentes pour la libre distribution des journaux et la diffusion des émissions de la télévision et de la radio, ainsi que la libre circulation des journalistes sur toute l'étendue du territoire". Le 14 octobre, l'Alliance des "jeunes patriotes" s'était déclarée opposée à la distribution, dans les kiosques, des journaux d'opposition, accusés de faire "l'apologie des rebelles". "Le Patriote, 24 heures, Le Libéral, Le Jour, Le Front sont des quotidiens porte-voix des rebelles en zone loyaliste", avait affirmé Charles Blé Goudé, leader des "jeunes patriotes", lors d'un meeting à Yopougon, une commune d'Abidjan. Le marché des journaux est coupé en deux, à l'image du pays, depuis le déclenchement de la rébellion en septembre 2002. Une situation qui a une incidence financière de quelque 30 millions de francs CFA (environ 53.571 dollars US) par jour dans les comptes de la société distributrice de presse.