CULTURE-CAMEROUN: Les femmes entre la marginalisation et la volontéd'auto-promotion

YAOUNDE, 7 oct (IPS) – Longtemps reléguées au second plan à cause des préjugés divers fondés sur des traditions ancestrales et une interprétation dévoyée de certaines religions, les femmes se mobilisent au Cameroun en pour s'assumer au sein de la société.

Selon les statistiques officielles, les femmes constituent 52 pour cent des 15,5 millions d'habitants de ce pays d'Afrique centrale. Malgré leur grand nombre, elles restent sujettes à diverses discriminations de la part des hommes, mais aussi de la société, allant de la tyrannie du foyer au refus de l'emploi et de l'éducation.

"Compte tenu de la situation actuelle de la femme camerounaise défavorisée par les inégalités de toutes sortes, notre but aujourd'hui est de porter, au-devant de la société, le fait que des considérations subjectives, les clivages ethniques, les mentalités et pratiques rétrogrades en cours dans notre société devront s'estomper au profit d'une conscience plus nationaliste et patriotique", a déclaré à IPS, Marie Nkolo, vice-présidente de l'ONG, Femmes et développement.

Les femmes, considérées comme des "citoyennes de second plan", selon Nkolo, se sont toujours plaintes de leur situation, relatant, au fil de leurs réunions, les violations de leurs droits. Ces violations sont manifestes, notamment dans les trois provinces du nord du Cameroun où prédomine la culture islamique que beaucoup d'érudits présentent comme "instrument d'avilissement des femmes".

Dans ces trois régions du pays, où vit environ 30 pour cent de la population camerounaise, les règles coutumières, fondées sur l'islam, font prévaloir la supériorité de l'homme sur la femme.

El Hadj Yaya Bello, deuxième imam de la mosquée de Yaoundé, explique que "les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu'Allah (Dieu) accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu'ils font de leurs biens". Selon Bello, les femmes sont considérées par les hommes comme des "propriétés assimilables à des biens".

Cette présomption de supériorité a toujours émaillé les relations entre les hommes et les femmes. Les hommes s'en prévalent pour perpétuer l'inégalité des sexes, le chômage et la sous-éducation des femmes. Selon le rapport sur les Indicateurs socio-économiques de l'intégration de la femme au développement (2002), édité par le ministère de l'Economie et des Finances, 35 pour cent des 50.0000 chômeurs recensés au Cameroun sont des femmes, tandis que deux personnes analphabètes sur trois sont de sexe féminin.

"Au Cameroun, une femme sur deux ne sait ni lire ni écrire. Le droit camerounais contient un certain nombre important de points qui sont défavorables aux femmes, en particulier le droit de propriété, la tutelle, l'accès à la terre, l'égalité des salaires", souligne Narcisse Mouelle Kombi, enseignant à l'Université de Yaoundé II. "La promotion de la femme se voit même retardée par des préjugés qui dévalorisent son image et son rôle dans la société et qui limitent sa pleine participation au développement social, politique, culturel et économique du pays”, ajoute-t-il.

Autant d'entraves au développement et à l'épanouissement de la Camerounaise qu'un groupe de femmes érudites, réunies au sein du "Caucus des femmes pour le développement", s'est donné comme objectif, depuis le 18 juillet, de "mobiliser les femmes afin de leur rendre maîtresses de leur destin".

Une tâche ardue, reconnaît Christine Ekolle, membre du Caucus qui organise, avec l'appui du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM) dans les 10 provinces du pays, des centres de conseils juridiques, des séminaires de formation sur le renforcement des capacités des femmes dans la gestion. Le Caucus élabore également des stratégies d'information et de formation, de l'intégration des femmes dans la politique et dans les circuits modernes de l'économie, de la conscientisation des forces vives de la nation aux problèmes des femmes et des inégalités de genre, de la santé en matière de reproduction.

"Pour nous, l'important c'est l'élimination des barrières traditionnelles, qui va ouvrir des perspectives à nos sœurs opprimées sous le couvert de la tradition et des religions. Mais il nous faut rester vigilants face au risque d'une exploitation économique et sexuelle", poursuit Ekolle.

"En réduisant les inégalités entre les sexes, on peut accélérer la croissance économique et agir avec force sur la pauvreté", ajoute-telle.

Cette volonté de remodelage des perceptions des gens se heurte, malgré les efforts des femmes et des pouvoirs publics, à la culture traditionnelle, vivace dans tout le pays et qui fait passer le préjugé selon lequel l'homme est toujours le "Nkunkuma" (le chef) dans la langue locale beti.

Une situation qui fait observer à l'Association camerounaise des femmes juristes (ACAFEJ), que "le danger existe de voir la société camerounaise évoluer à deux rythmes : d'un côté le monde féminin qui se bat pour émerger et prendre avec sérieux sa part dans la construction nationale, et, le monde masculin emmuré dans des conceptions conservatrices de ses privilèges par refus de les remettre en cause".

"C'est pourquoi nous voulons profiter de l'avènement de nouveaux espaces de liberté d'expression pour redonner à la femme, les moyens de sortir de son sous-développement", a expliqué à IPS Laure Nkenmoe, coordonnatrice des programmes d'information de l'Association camerounaise des droits de la femme (ACDF).