MEDIA-KENYA: La culture de l'intimidation refait surface

NAIROBI, 6 oct (IPS) – Mitch Odero, un ancien journaliste, se rappelle très nettement comment on l'enfermait derrière les barreaux pour avoir publié des articles d'investigation qui dénonçaient le gouvernement.

En tant que directeur de publication de l'un des quotidiens locaux en 1994, il était continuellement arrêté par la police, harcelé et torturé pour avoir tenté de "diffamer" le gouvernement de la KANU.

La KANU, l'Union nationale africaine du Kenya, a dirigé ce pays est-africain de 1963 à 2002.

"Je suis devenu un habitué des cellules parce que j'informais le public sur ce que faisaient ses dirigeants. Ceci avait pour but d'instiller la peur aux journalistes et de tuer le journalisme d'investigation", a-t-il indiqué à IPS, la semaine dernière.

A la grande horreur des journalistes, cette culture n'est pas morte. Elle continue d'être pratiquée par le nouveau gouvernement, la Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC), qui a été portée au pouvoir, en décembre dernier, sur la promesse qu'elle allait accorder la liberté aux Kényans.

La dernière série d'intimidation du gouvernement s'est manifestée le 29 septembre lorsque trois journalistes ont été arrêtés pour avoir publié ce que le gouvernement a qualifié d'article alarmant, le 28 septembre.

Le trio, Tom Mshindi, David Makali et Kwamchetsi Makokha, qui subissent des pressions pour révéler leurs sources, sont des journalistes à East African Standard, l'un des journaux indépendants les plus populaires du Kenya. Ils ont été arrêtés pour avoir publié des confessions de suspects impliqués dans le meurtre de Crispin Mbai, un professeur d'université.

Mbai, qui a été assassiné le 14 septembre, était, au moment de son décès, président d'une commission chargée de réviser la constitution du Kenya.

Deux des journalistes, Mshindi et Kwamchetsi, ont été libérés le 30 septembre.

Makali, qui a comparu devant un tribunal le 1er octobre, a été accusé du vol d'une cassette vidéo de la police, et a été libéré après le payement d'une caution de 5.000 Ksh (64 dollars US), selon Dominic Wabala, le journaliste de la rédaction chargé des questions criminelles.

Le prétendu article incriminé comportait des extraits d'un rapport de police qui contenait des déclarations textuelles des meurtriers de Mbai.

Le ministre de la Sécurité nationale, Chris Murungaru, a publié un communiqué virulent qualifiant la publication des confessions de "grave violation de la loi".

Il a averti que la presse n'était pas au-dessus de la loi.

Des groupes locaux et internationaux de défense de droits, des associations de presse ainsi que des politiciens ont condamné l'arrestation des journalistes.

Selon la Commission kényane des droits de l'Homme (KHRC), l'arrestation vise à dénier à la presse sa liberté et à couvrir des éléments incompétents dans la police.

"Ceci n'est pas seulement un affront au principe de la liberté de la presse, mais une tentative pour détourner l'attention du public de l'incompétence de certains éléments de la police", a souligné le chargé de programme de la KHRC, Peter Kiama.

Des observatoires des médias affirment qu'ils craignent que le Kenya ne soit en train de retourner à l'époque répressive où les médias ne pouvaient pas élever la voix.

"Ces actions confirment l'émergence d'une tendance indiquant que le gouvernement va lentement mais sûrement ramener le pays à l'époque de l'oppression et démanteler les imprimeries de presse", fait remarquer Ezekiel Mutua, secrétaire général de l'Union des journalistes du Kenya.

Odero, directeur exécutif honoraire du Conseil des médias du Kenya, estime que "le gouvernement nous ramène à l'époque autoritaire que nous avons enterrée le 27 décembre 2002 suite aux élections libres et justes".

Odero, qui est également président de la section kényane de l'Institut des médias d'Afrique orientale, affirme que le gouvernement cherche à restreindre la liberté d'expression.

"Toute restriction faite à la presse pour accéder à l'information équivaut à une restriction de la liberté de la presse", ajoute-t-il.

Au cours des dernières années, il y a eu des initiatives visant à limiter la liberté de la presse au Kenya.

L'année dernière, le parlement a voté un projet de loi pour s'attaquer à ce qu'il a appelé "le journalisme irresponsable". Le projet de loi d'amendement divers est une révision de la loi sur les livres, les magazines et les journaux. Il fait passer la caution des éditeurs de journaux de 10.000 Ksh (128 dollars US) à un million de Ksh (12.821 dollars US) pendant l'enregistrement.

Il stipule également que c'est un délit pour un vendeur ou un distributeur de vendre une publication qui n'a pas respecté cette exigence.

Des critiques ont déclaré que le projet de loi cherchait à restreindre la liberté de presse, puisque la forte caution pour l'édition découragerait le développement de la presse locale, et soumettrait les vendeurs au harcèlement par rapport aux contenus des publications qu'ils vendent.

Ce n'est pas seulement le Kenya qui accroît actuellement la pression contre la presse indépendante, mais l'Angola, la Namibie, le Zimbabwe, la Gambie, l'Ethiopie, l'Erythrée, Djibouti et le Soudan sont également en train de harceler et d'arrêter leurs journalistes.