KIGALI, 1 oct (IPS) – Judith Kanzayire, 29 ans, mère de trois enfants, avoue avoir été victime du mariage par rapt dans le nord du Rwanda. "Que voulez-vous, c'est la loi ici chez nous! Nous sommes obligés de l'accepter", déclare-t-elle.
A la question de savoir si elle est heureuse dans le foyer et si elle a fini par aimer son mari, elle s'en moque : "Je suis sa femme, c'est tout!", répond-elle. L'avenir aura été pourtant bien meilleur pour elle que pour de nombreuses autres femmes rurales dans sa situation. Un tiers des unions ainsi formées débouche sur la répudiation de l'épouse, l'homme ayant tout pouvoir sur elle. Et la femme répudiée est presque assurée de ne plus se remarier, une perspective qui oblige même la famille de la fille Kidnappée à accepter cette union. Une fille, qui a passé plusieurs nuits chez un homme, est désormais une femme qu'aucun autre homme ne voudra épouser. L'affaire se règle quelques jours plus tard au cours d'une brève cérémonie où le désormais beau-fils viendra solliciter le pardon de sa belle-famille pour avoir "volé" son épouse et offrira une vache en guise "d'amende", le tout arrosé de bière de banane ou de sorgho.
La province rwandaise de l'Umutara, dans le nord-est du pays, avec ses 300.000 habitants, sur une population totale de 8,16 millions, ne compte plus les mariages par rapt, une coutume encore présente dans cette zone pastorale, malgré la pression des pouvoirs publics et l'action de la société civile. Les autorités et les organisations non-gouvernementales (ONG) ne cessent de dénoncer la violence sur la femme, qui accompagne cette pratique et l'instabilité du futur foyer ainsi formé.
Mais dans cette région, la pratique est considérée par tous comme relevant de la coutume et sa suppression perçue comme une atteinte à la tradition.
Les scènes de rapt y sont donc quasi quotidiennes. Une jeune fille de 16 à 22 ans, considérée comme pouvant être une bonne épouse, rentre seule du marché, du champ ou du puits. Elle est Kidnappée par un groupe de jeunes gens et emmenée vers une des collines voisines, chez un homme qu'elle connaît à peine. En cours de route, elle est battue, et généralement violée par chacun des garçons, pour briser sa résistance.
Le viol collectif qui accompagne ce rapt, autant que la consommation de ce type de mariage, sont désormais assimilés au viol tout court et punis par la loi. Ceux qui sont reconnus coupables encourent des peines pouvant atteindre 20 ans d'emprisonnement, aux termes de la loi en vigueur depuis 1998. Cependant, on ne connaît pas encore de procès du rapt, car personne ne porte plainte. "Quand on a eu vent d'un rapt, on recherche les kidnappeurs et on les arrête, parfois le mari. On est obligé de les relâcher tous quelques jours plus tard", confie un inspecteur de police judiciaire à Nyagatare, chef lieu de la province.
Aussi pour de nombreuses ONG de défense des droits de la femme, l'espoir d'éradiquer cette pratique n'est pas dans la répression, mais plutôt dans la sensibilisation et la conscientisation de la population. Des efforts sont d'abord menés globalement pour prêcher l'égalité de genre, pour amener les paysans à respecter les droits de la femme et de la jeune fille. Ensuite, des organisations locales ou nationales multiplient des descentes sur le terrain pour pourfendre le mariage par rapt.
"Nous organisons régulièrement, dans cette région, des séances publiques au cours desquelles nous illustrons et expliquons les conséquences néfastes qu'entraîne ce type de mariage", explique Anita Nyirabera, de l'ONG Hagurka. En plus des sévices sexuels au cours du rapt et de la dépendance vis-à-vis du mari que subira l'épouse, peu d'hommes pensent à légaliser une telle union. Et la femme gardera, toute sa vie, le statut de concubine et sa progéniture, celui d'enfants illégaux.
Les résultats de tous ces efforts se font encore attendre, car pour la majorité des paysans, y compris les femmes elles-mêmes, ce mariage par rapt est tout ce qu'il y a de plus normal. Personne n'avance de motif pour supprimer une coutume ancrée dans la tradition depuis la nuit des temps.
Même les jeunes l'approuvent, invoquant – en sa faveur – le coût élevé des cérémonies d'un mariage légal. Il faut en effet compter, pour la dot et les dépenses diverses, un minimum de 200.000 francs rwandais (environ 400 dollars US). "Si je n'avais pas ravi ma femme, je suis certain que je n'aurais jamais pu me marier", indique sans détour Charles Rutabayiru, marié depuis plusieurs années selon la coutume.
Même pour la majorité des jeunes filles aussi, il vaut mieux se faire kidnapper que d'attendre indéfiniment un mari capable de débourser autant d'argent dans une région où tout le monde vit de l'agriculture, où 90 pour cent ne peuvent épargner plus de 2.000 FR (environ 4 dollars US) par mois, et où le célibat, pour un homme, plus encore pour une femme en âge de se marier, est considéré comme une malédiction. Dans ces conditions, certains n'envisagent plus de supprimer cette forme de mariage, mais d'humaniser ses pratiques et d'obliger les couples ainsi formés à légaliser leur union après. "Ainsi ce mariage traditionnel ne sera plus tellement différent de ces unions libres à la mode ces jours-ci dans nos villes", fait observer Ferdinand Murara, journaliste à Kigali, la capitale rwandaise.

