DROITS-KENYA: Des victimes de torture demandent réparation

NAIROBI, 26 août (IPS) – La plupart d'entre eux ont été pris la nuit par la redoutable police secrète, conduits dans une chambre de torture et ont été libérés après des semaines ou des mois d'interrogation et de torture.

Les malchanceux sont morts dans des chambres cellules affreuses ou ont disparu.

Leur crime : s'opposer au gouvernement de l'ancien président Daniel arap Moï.

Quelque 2.000 personnes ont été torturées à Nyayo House durant le règne du président Moï (1978-2002), dont au moins un quart a été tué, selon des groupes de défense des droits au Kenya.

Nyayo House, un immeuble de 26 étages dans le centre-ville de Nairobi, est le siège provincial du gouvernement à Nairobi.

Une porte en acier grise, large de 12 pieds dans le parking souterrain de l'immeuble s'ouvre pour laisser entrevoir une entrée munie de barreaux derrière laquelle se trouve un petit couloir et 12 minuscules cellules.

Ici, les gens perçus comme des opposants politiques de Moï étaient gardés nus, dans des chambres sombres, remplies d'eau, des jours d'affilée sans nourriture ni eau.

L'un des célèbres locataires est Raila Odinga, actuellement ministre des Travaux publics du Kenya, qui a été détenu deux fois à Nyayo House, pendant la lutte pour la restauration de la démocratie, en 1988 et 1990.

Moï est maintenant parti, ayant perdu les élections en décembre 2002. Mais son héritage reste : la chambre de torture.

Lorsque les cellules de Nyayo House ont été ouvertes pour la première fois au public en février, le nouveau gouvernement du président Mwai Kibaki avait annoncé qu'il les transformerait en "un monument national de honte".

Maintenant, des groupes de défense des droits font pression sur le gouvernement pour qu'il instaure une commission vérité et réconciliation pour réparer les injustices du passé du Kenya.

Un groupe de travail, connu sous le nom de Vérité, justice et réconciliation, organise des audiences publiques à travers le Kenya, et a constaté que la majorité des Kényans veut qu'une telle commission soit mise en place. "C'est ce que nous avons inclus dans notre rapport et espérons que le gouvernement l'installera", a indiqué un membre du groupe de travail à IPS, la semaine dernière.

Le groupe de travail, qui a été nommé en avril pour étudier la viabilité d'une telle commission, devrait présenter son rapport au gouvernement au début de cette semaine.

Desmond Tutu, l'archevêque anglican sud-africain à la retraite, qui était président de la Commission vérité et réconciliation de son pays, était au Kenya il y a quelques jours en qualité d'invité à une conférence sur les commissions vérité et réconciliation et les transitions politiques, organisée par le groupe de travail. Tutu a déconseillé aux Kényans de se faire justice eux-mêmes en réglant des comptes aux auteurs présumés de ces crimes.

"Lorsqu'une transition arrive, la nation doit accepter l'héritage de l'ancien régime plus les violations des droits de l'Homme comme les enlèvements et la torture", a-t-il dit.

Le lauréat du Prix Nobel de la paix a fait remarquer qu'il était important que la vérité soit dite en même temps qu'on s'attaque aux injustices du passé, afin d'amener la guérison aussi bien aux auteurs qu'aux traumatisés.

Même si plusieurs Kényans ont prétendu que s'attaquer au passé pourrait rouvrir de nouvelles blessures, Tutu a déclaré : "Nous voulons voir les blessures s'ouvrir, le pus jaillir, qu'on les nettoie, pour espérer ensuite les voir se cicatriser".

Ouvrant la conférence de deux-jours, le ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles, Kiraitu Murungi, a indiqué que le gouvernement allait s'efforcer de faire face aux maux du passé pour encourager la guérison nationale et la réconciliation.

"Nous devons voir toutes ces choses, non pas d'une attitude de colère et de vengeance, mais de la position de quelqu'un qui essaie de comprendre pourquoi elles sont arrivées afin qu'elles ne se reproduisent plus dans ce pays", a-t-il ajouté.

Le président du groupe de travail, Makau Mutua, a fait observer que la plupart des Kényans étaient pour la formation d'une commission de vérité indépendante et efficace pour s'attaquer aux abus passés. "L'opinion des gens est que l'impunité règne fort au Kenya et doit être sanctionnée par conséquent", a-t-il déclaré.

L'idée d'une commission vérité, justice et réconciliation pour le Kenya a été avancée en février lorsque les chambres de torture ont été ouvertes au public.

Les chambres étaient utilisées pour faire taire ceux qui étaient perçus comme des opposants politiques.

Si le Kenya adoptait l'idée d'une commission vérité, il rejoindrait les quelques pays en Afrique, qui ont créé de telles commissions pour encourager la guérison au sein de leurs populations.

La Commission vérité et réconciliation d'Afrique du Sud (TRC) a été créée en 1995 après la signature, par l'ancien président Nelson Mandela, d'un décret sur la Commission vérité. Son mandat consistait à enquêter sur les graves violations des droits de l'Homme commis par le régime d'apartheid jusqu'en 1993.

La commission, qui a organisé ses premières audiences en avril 1996, a recommandé la réparation pour les victimes.

En Sierra Léone, la TRC a été créée par une loi du parlement en février 2000 et a organisé ses premières séances publiques en avril 2003. Elle devrait s'attaquer à l'impunité, aider les victimes à encourager la guérison et la réconciliation, et se prémunir contre la répétition d'atrocités commises par des rebelles pendant la guerre civile d'une dizaine d'années, qui a commencé en 1991.

Les rebelles du Front révolutionnaire uni de Sierra Leone ont été accusés d'avoir créé une communauté qui existe comme un témoignage vivant de la cruauté et de la dépravation humaines – les amputés de Sierra Leone.

Le Rwanda a une commission similaire, la Commission pour l'unité nationale et la réconciliation, qui a été créée après le génocide de 1994 pendant lequel jusqu'à 800.000 personnes ont été assassinées par des milices hutus.