CONAKRY, 25 août (IPS) – Aïssatou Bah, 17 ans environ, était une jeune fille comme les autres. A l'image de ses nombreuses camarades d'âge, elle s'habillait à la mode, se maquillait, fréquentait les boîtes de nuit et écoutait de la musique à Conakry, la capitale de la Guinée.
Dans son quartier de Koloma, en haute banlieue de Conakry, elle était étiquetée comme une fille "branchée" croquant la vie à belles dents.
Un jour, Aïssatou a subitement disparu pour réapparaître plusieurs mois plus tard, totalement couverte de la tête aux pieds par une tenue noire, ne laissant entrevoir que ses mains et son visage. Ses idées et son discours ont changé complètement depuis qu'elle fréquente une de ses écoles islamiques fondamentalistes qui commencent à se multiplier à Ratoma, l'une des communes de la capitale guinéenne.
"Les seules fois où la femme doit apparaître en public sont le jour de sa naissance, le jour où elle doit aller chez son mari et le jour de sa mort pour regagner sa tombe", confie Aïssatou à IPS.
"Je suis prête à me marier à tout individu à la seule condition qu'il puisse me guider vers la voie de Dieu. Peu importe qu'il soit borgne, aveugle, manchot ou éclopé, l'essentiel est qu'il remplisse ces conditions", ajoute-t-elle.
Elève en classe de troisième avant sa transformation par l'école islamique intégriste, Aïssatou a décidé d'arrêter ses études pour aller en Sierra Leone pour se marier à un de ses cousins. Depuis qu'elle a dit qu'elle partait pour la Sierra Leone, personne n'a plus de nouvelles d'Aïssatou. Depuis une dizaine d'années, le phénomène des intégristes musulmans commence à prendre de l'ampleur en Guinée, un pays d'environ 8 millions d'habitants, et musulman à plus de 80 pour cent. Les regroupements d'intégristes musulmans se font de plus en plus pressants dans le pays, même si les autorités ne semblent pas avoir pris le phénomène très au sérieux.
Dans les rues et quartiers de la commune de Ratoma, plusieurs femmes que l'on rencontre ont parfois moins de chance qu'Aïssatou. Elles portent encore, en plus de la longue robe noire, un mince voile noir qui leur couvre entièrement le visage.
Ces femmes, qui se rencontrent également dans d'autres communes de Conakry comme Matam ou Matoto, déclarent vouloir retourner à "l'islam originel".
Elles portent des chaussettes pour dissimuler leurs pieds, et sont toujours accompagnées par un membre de leur famille.
Dans des régions comme Nzérékoré, à 954 kilomètres dans le sud de la Guinée – à forte population chrétienne – et Pita, à 356 km au nord, on constate le même phénomène.
Selon Yamoussa Camara, sociologue musulman, "Il faut comprendre que la société guinéenne est confrontée à une crise morale, accentuée par la crise économique. C'est pourquoi les gens se rabattent sur des solutions simplistes pour retrouver leur identité".
"Ces gens – les intégristes – choisissent souvent des individus faibles d'esprit qu'ils manipulent. Et ça marche apparemment puisque tout le monde se rend compte que le phénomène commence à s'étendre", souligne Camara.
Hadja Soumah, ménagère, témoigne : "La dernière fois que j'ai vu l'une de mes copines en voile, je l'ai entraînée dans la cour de la maison pour discuter avec elle. C'est avec grand-peine que je suis parvenue à lui retirer son voile pour regarder son visage, puisqu'elle disait qu'elle craignait de se faire surprendre par un homme, le visage découvert".
Selon Soumah, "Ces femmes sont contraintes par leurs parents. C'est dangereux d'imposer un mode de vie aux gens contre leur gré".
Oumar Bah, un proche d'Aïssatou, soupçonne les parents de la jeune fille de l'avoir entraînée dans cette voie. "C'est une fille qui a perdu son père très tôt et qui a sa mère vieille et malade qui vit au village. Elle est ici avec ses demi-frères de même père qui sont tous des intégristes. Ce sont ceux-là qui lui ont lavé le cerveau pour l'entraîner dans cette voie", affirme Bah.
"Ils ont des cassettes qu'ils font écouter aux nouveaux venus. Le discours est tellement fort, tellement captivant que l'on se laisse facilement entraîner si on est naïf", poursuit-il.
Il existe aujourd'hui des centaines de regroupements d'intégristes musulmans disséminés à travers la Guinée, un pays pauvre d'Afrique de l'ouest où 55 pour cent de la population vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar US par jour.
Souvent, ces intégristes musulmans préfèrent vivre en communauté dans des quartiers bien choisis où la quasi-totalité des femmes sont couvertes de leur grande robe noire, la "burka".
Selon Boubacar Barry, un maître d'école coranique, "Dieu a créé l'homme pour qu'il lui obéisse. Notre pratique de la religion est la bonne et nous n'en doutons point". Barry a aussi ajouté que "la société guinéenne est aujourd'hui noyée par le vice et les choses futiles de ce monde. Pour assurer un avenir aux jeunes, il faut les rapprocher de Dieu". "La vie serait plus facile si tout le monde se conformait aux préceptes du Coran", affirme-t-il, estimant qu'une "réforme" ou une "adaptation actuelle" du Coran serait "une folie entretenue par ceux qui sont guidés par Satan".
En outre, des émissions religieuses, appelant à la restriction de la liberté des jeunes filles en "tenues moulantes" et mini-jupes, sont fréquentes en Guinée à la télévision. De son côté, l'Etat guinéen ne réagit pas et semble avoir décidé de laisser le temps faire son ?uvre, selon un analyste anonyme.

