KINSHASA, 13 août (IPS) – Les clivages politiques de l'après-guerre tendent à transparaître dans la prestation des différents médias de la République démocratique du Congo (RDC).
La Haute autorité des médias (HAM), un organe de régulation de la presse, qui vient d'être créé à l'issue des négociations politiques de Sun City, en Afrique du Sud, a dû taper du poing sur la table, le 11 août à la suite d'une affaire qui commence à entraîner la presse congolaise dans des polémiques politiciennes. "Il nous est donné d'enregistrer de regrettables dérapages répétitifs dans la prestation des médias tant audiovisuels publics que privés et dans la presse écrite, pourtant appelés à contribuer à la promotion de la démocratie, à l'instauration et à la consolidation de la paix", a déclaré Modeste Mutinga, président de la HAM au cours d'une conférence de presse à Kinshasa, la capitale de la RDC. "Le recours systématique au discours de la haine, de la xénophobie, du mensonge, de la calomnie, de la diffamation et autres imputations dommageables risque de mettre en péril les acquis du Dialogue inter-congolais", a-t-il averti. A l'origine de la polémique, une émission de télévision diversement interprétée par les politiques et diversement commentée dans la presse de Kinshasa. L'émission "Forum des médias", produite par Noël Kalonda, passe en revue, tous les dimanches soir, sur la seconde chaîne de la Radio-télévision nationale congolaise, tous les événements contenus dans la presse de la semaine. Le 4 août, le producteur est surpris d'apprendre, à travers le quotidien 'Le Potentiel' paraissant à Kinshasa, qu'une ONG du nom de "Congo-fraternité et paix" exige du gouvernement congolais la suppression de son émission pour diffusion de haine raciale et de xénophobie au même titre que la tristement célèbre Radio-télévision des mille collines du Rwanda. Cette radio était accusée, sous le président Juvénal Habyarimana, d'avoir diffusé des messages d'incitation à la haine contre les populations tutsi, prélude au génocide d'avril 1994, au Rwanda. En fait, il avait été question, au cours de l'émission, de commenter des images d'une bande vidéo filmées à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu, dans l'est du pays, montrant la joie qu'exprimait la population locale, le jour de la prestation de serment des ministres du nouveau gouvernement à Kinshasa. C'est en réaction a ces images que des journalistes et certains hommes politiques, invités à l'émission, avaient constaté que la population de Bukavu exprimait sa joie dans la perspective de ne plus se retrouver sous l'autorité du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD/Goma).
Sur les images, on voyait un homme à Bukavu, drapé de l'emblème national, déclarer effectivement toute l'aversion qu'il avait pour le régime RCD et que "ce jour-là, il se sentait libéré". Quelle est la part du fait et celle du commentaire? L'émission a provoqué la colère des représentants du RCD à Kinshasa et tend à devenir une affaire d'Etat. Azarias Ruberwa, président du RCD, devenu depuis, parti politique, s'est publiquement plaint de ce qu'il a appelé "une dérive dangereuse de l'émission" au cours d'une réunion qu'il présidait le 4 août, en tant que responsable de la commission politique de sécurité au ministère de l'Intérieur. "Certains des propos prononcés au cours de l'émission sont de nature à susciter un climat d'insécurité dans la capitale en diabolisant certaines composantes et sanctifiant d'autres au moment où l'heure est à la réconciliation nationale".
Réagissant à l'incident, Vital Kamerhe, ministre de l'Information, a promis de réunir tous les services concernés par les problèmes des médias, et en premier lieu la HAM "afin d'amener les uns et les autres à s'abstenir de jeter de l'huile sur le feu par ces temps particulièrement délicats et difficiles". Contacté par IPS, Kalonda, le producteur de l'émission incriminée, se déclare très surpris d'apprendre qu'il distille la haine à travers son émission. "Nous n'inventons rien au Forum", s'est-il insurgé. "Nous ne faisons que commenter et analyser les articles parus dans la presse. C'est la presse congolaise qui a écrit qu'à Bukavu, la nouvelle de la prestation de serment des ministres a été accueillie par une liesse populaire. Quant à l'élément vidéo que j'ai reçu de Bukavu, je ne l'ai pas inventé. Tout le monde a reconnu que c'était Bukavu et a entendu la population s'exprimer".
Kalonda estime que le procès qui lui est fait est sans objet, notamment de la part d'autres journalistes. "Nous invitons tout le monde au Forum. Même les gens du RCD qui se plaignent, ils étaient invités à cette émission et avaient volontairement décliné l'invitation. Lola Kisanga, le porte-parole du RCD, m'a appelé au téléphone pour me reprocher de manipuler l'opinion.
Je lui ai demandé d'amener ses images, à lui, qui seraient éventuellement confrontées avec celles qui avaient été diffusées et qui sont au centre de la controverse". L'événement prend des relents de polémique politique à partir du moment où les journaux, 'Le Potentiel' et 'Le Phare', ayant pris partie contre l'émission et pour le RCD, se considèrent quasi-officiellement tous les deux proches de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Etienne Tshisekedi, absent du gouvernement de transition. Makenda Voka, éditeur du journal 'L'Observateur', lui-même invité de l'émission incriminée, déplore : "Les politiciens vont encore infiltrer la profession. Nous risquons de revenir à l'époque Mobutu où chaque parti politique avait sa presse et s'en servait pour se protéger contre celles de ses ennemis potentiels".

