JOHANNESBURG, 12 août (IPS) – Le président libérien assiégé Charles Taylor a remis le pouvoir à son vice-président, Moses Blah, lundi et est parti en exil au Nigeria, 14 ans après avoir dirigé une rébellion qui a déclenché une guerre civile sanglante qui s'est propagée à la Sierra Leone, à la Guinée et la Côte d'Ivoire. Les rebelles, cherchant à renverser son gouvernement, avaient menacé de renouer avec la violence si l'ancien chef de guérilla âgé de 55 ans revenait sur sa promesse de quitter le Liberia immédiatement. Taylor, qui a remporté les élections de 1997 après être devenu le plus puissant seigneur de guerre durant sept années de guerre civile, a remis le pouvoir à Blah au cours d'une cérémonie riche en couleurs à Monrovia, la capitale, à laquelle ont pris part Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, John Kufuor du Ghana et Joachim Chissano du Mozambique. Dans un discours provocateur, Taylor a déclaré : "Je quitte ce poste de mon propre gré.
Personne ne peut s'attribuer le mérite de m'avoir demandé de me retirer. Je ne voulais pas quitter ce pays. Je peux dire que j'y ai été contraint par la superpuissance du monde".
Dans un discours d'adieu similaire dimanche, il avait affirmé : "J'ai décidé de partir parce que pour la première fois, pratiquement, dans l'histoire du monde, les Etats-Unis utilisent la nourriture et d'autres choses comme une arme contre la population libérienne.
"Comme l'a dit le président (George W) Bush, (les forces américaines de maintien de paix) ne mettront pas les pieds sur ce sol tant que je serai ici. Ceci menace davantage votre survie en tant que population et comme je l'ai dit, je ne peux plus vous voir souffrir".
Un navire américain, ayant à son bord 2.300 marines, attend au large de la côte libérienne les ordres de Washington pour intervenir au Liberia.
Des dirigeants africains, notamment Mbeki, ont joué un rôle important pour persuader Taylor à se retirer. Dans ce qui est perçu comme une initiative inspirée par beaucoup trop de dirigeants africains pour défendre la pertinence de l'Union africaine, la présence de Mbeki a non seulement suscité l'espoir que Taylor allait partir, mais elle a également fait monter les enchères des solutions africaines aux conflits du continent.
Le président nigérian Olusegun Obasanjo est un voisin de Taylor et a offert l'asile politique à l'ancien seigneur de guerre libérien une fois qu'il aurait démissionné. Kufuor a ignoré en juin la demande d'arrêter Taylor, qui a été accusé de crimes de guerre par un tribunal spécial pour la Sierra Léone. Et Mbeki a gardé un silence pesant à la question de savoir si Taylor partirait ou non.
Après le safari africain du président Bush en juillet, les deux puissances économiques du continent, le Nigeria et l'Afrique du Sud, rivalisent pour la première place de "négociateur franc" dans les conflits au Burundi, au Zimbabwe, en République démocratique du Congo et au Liberia.
Le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), l'idée personnelle de Mbeki et du président sénégalais Abdoulaye Wade, a besoin de quelque 60 milliards de dollars US pour démarrer. Mbeki et Obasanjo, même s'ils dirigent les Etats les plus riches en Afrique, ne sont pas en position de financer ce Plan Marshall, qui est destiné à arracher l'Afrique de ses niveaux de pauvreté dévastateurs et à assurer la bonne gouvernance.
Mbeki, Obasanjo et Wade ont besoin de l'investissement des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et d'autres membres du G-8 – l'Italie, l'Allemagne, la France, le Japon, le Canada et la Russie – s'ils veulent mener à bien les partenariats nécessaires pour mettre en route le NEPAD. Le Liberia a besoin de l'approbation politique de Mbeki et d'Obasanjo pour que le pays reçoive le soutien financier et infrastructurel venant des Etats-Unis une fois que Taylor serait parti. Mbeki, pour sa part, a besoin d'être vu au premier plan de la résolution des multiples crises en Afrique.
Le Liberia a une population de 3,3 millions d'habitants et ses principales exportations sont le diamant, le minerai de fer, le bois, le café et le cacao. C'est également le seul pays en Afrique qui a été "colonisé" par des Noirs américains qui sont revenus en Afrique, d'où les appels accentués à l'aide américaine, ainsi qu'au consumériste déclaré et à la culture vicieuse de l'argent, des armes et des accords qui paralysent cet Etat ouest-africain.
Taylor a été formé aux Etats-Unis, est retourné au Liberia et a obtenu un poste important aux côtés de Samuel Doe, l'ancien président. Il s'est brouillé avec Doe, a déclenché une guerre civile dans laquelle Doe a été assassiné en 1990, a déjoué militairement les plans de l'armée de Doe et d'autres factions, et a été élu président du pays en 1997.
Six années plus tard, les populations du Liberia continuent de ployer sous la botte de la terreur d'Etat, de la terreur des rebelles et d'une direction qui a appuyé sur le bouton autodestructeur.
Kofi Annan, le secrétaire général des Nations Unies, semble moins généreux dans sa façon de voir Taylor. Tout en reconnaissant l'offre généreuse d'asile faite par Nigeria, le premier responsable de l'ONU a soutenu que le droit international – pour ce qu'il vaut maintenant que les Etats-Unis se sont fait justice à travers l'invasion de l'Irak – doit suivre son cours et si Taylor doit être jugé pour crimes de guerre, alors qu'il en soit ainsi.
Le gouvernement de Taylor, pour sa part, avait demandé à la Cour internationale de justice de La Haye de se prononcer sur l'inculpation.
La décision peu brillante des Etats-Unis d'envoyer sept marines au Liberia a été décrite par Obasanjo comme l'envoi d'une voiture de sapeurs pompiers sur le lieu d'un incendie avec la promesse de n'aider qu'une fois que le feu sera éteint. Le problème est que Taylor, de même que Obasanjo, Kufuor, Wade et Mbeki, semble avoir besoin de Bush et de son investissement pour l'avenir de l'Afrique plus qu'il n'a besoin d'eux.
Le Liberia a besoin d'être compris plus globalement. Les rôles des Etats-Unis, de son service secret, la 'Central Intelligence Agency' (CIA), du Nigeria, de la Guinée, du Ghana, de la Sierra Leone, dans la construction de l'Afrique de l'ouest, doivent figurer dans l'accord sur le départ de Taylor. Sinon, l'Afrique ne saura pas pourquoi il a été forcé de quitter son pays. Déjà, des gens se demandent si Taylor est le premier des nombreux "changements de régimes" en Afrique, sous la botte des Etats-Unis.

