DROITS-AFRIQUE DE L'OUEST: Un groupe interpelle les décideurs sur letravail des enfants

DAKAR, 6 août (IPS) – La journée de travail de Aida Sow, 9 ans, commence à 6 heures du matin et se termine à 22 heures dans une maison de Dakar, la capitale du Sénégal, mais elle ne bénéficie d'aucune forme légale de repos, d'éducation ou de protection sociale.

Elle prépare le petit déjeuner, fait la vaisselle, lave le linge, nettoie la maison et va chercher de l'eau avec une grande bassine sur la tête. La nuit, elle est épuisée après 16 heures de travail et s'étend sur un petit matelas déposé par terre dans la cuisine. "Ma patronne envoie à ma famille 7.000 francs CFA (environ 12 dollars US) à la fin de chaque mois. Cela les aide beaucoup", affirme innocemment la fillette. Aida est surexploitée, mais elle n'est pas la seule car elle fait partie des centaines de milliers d'enfants contraints de travailler pour assurer leur survie au Sénégal. Ici comme dans d'autres pays en développement, le travail des enfants se développe de plus en plus avec l'extension de la pauvreté.

En 2000, on estimait la proportion des enfants de cinq à 15 ans travaillant au Sénégal à 1.570.391 dont 39,4 pour cent de garçons et 35,7 pour cent de filles, soit 37,6 pour cent de cette classe d'âge. Dans ce pays d'Afrique de l'ouest, les enfants constituent la frange majoritaire de la population, 53,9 pour cent des Sénégalais ayant moins de 18 ans. Ils représentent plus de 5 millions des 9,5 millions d'habitants dont environ 65 pour cent vit en dessous du seuil de pauvreté, avec un dollar US par jour.

Le Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs (MAEJT) exhorte les décideurs à éradiquer les pires formes de travail des enfants, mais réclame, au même moment, le droit à un travail léger et limité.

Les conflits armés, qui sévissent dans certains pays africains, constituent également une cause du travail des enfants. Aicha Dramé, 16 ans, en est une victime. Elle se souvient encore amèrement des affres de la guerre civile qui a ruiné la Sierra Léone et dispersé sa famille : "J'ai dû fuir avec ma mère vers la Guinée Conakry, en laissant derrière nous mon père et mon grand frère". A 12 ans, Aicha a appris la couture dans un centre de formation professionnelle de Conakry, la capitale guinéenne. Après avoir obtenu son diplôme, le centre l'a embauchée, comme couturière. "L'équivalent des 50.000 FCFA (environ 88 dollars US) que je gagne par mois, me permet de subvenir à mes besoins et de prendre en charge ma scolarité", confie Aicha. Elle est la déléguée de la Guinée à la 6ème rencontre du MAEJT tenue récemment à Thiès, à 70 kilomètres de Dakar. La réunion a été organisée par le MAEJT, en collaboration avec le gouvernement sénégalais et l'ONG Enda Tiers-monde.

Le MAEJT a défini 12 droits essentiels pour les enfants : l'éducation, la formation, la santé, le repos, le respect, la dignité, la sécurité, l'organisation, la justice équitable, le retour au village, les loisirs, les travaux légers et limités. Le MAEJT est né en 1994 à Bouaké, en Cote d'Ivoire, et compte plusieurs milliers d'adhérents appartenant à 367 groupes de base dans 45 villes de 18 pays africains. Edwige Agbadi, 20 ans, ancienne enfant travailleuse, témoigne sur l'exploitation des enfants au Bénin, son pays. Des personnes, d'apparence aisée, vont dans des villages pour chercher des enfants, promettant à leurs parents de leur trouver un emploi intéressant en ville. "Une fois négociés, contre des sommes modiques, ces enfants sont emmenés, à l'insu de leurs familles, au Nigeria, au Gabon ou au Cameroun pour être exploités physiquement dans des champs, et puis sexuellement par des adultes", raconte-t-elle. "J'ai moi-même échappé de justesse à un drame pareil, en me sauvant des griffes de mon futur bourreau qui voulait m'emmener au Nigeria", se souvient Agbadi, les larmes aux yeux.

Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) a identifié trois formes principales d'exploitation des enfants au Sénégal : la mendicité, le travail domestique précoce et l'exploitation sexuelle. "Les enfants ne doivent pas travailler entre zéro et 12 ans. Après cet âge, l'enfant peut suivre une formation professionnelle qui lui donnera une meilleure qualification dans la vie", déclare Roberto Benes, administrateur chargé de Protection projet travail des enfants à l'UNICEF. "On ne peut parler de l'éradication totale du travail des enfants en ce moment, néanmoins, on déploie des efforts considérables pour l'éradication de ses pires formes", confie Benes à IPS.

Mais, à ceux qui veulent éradiquer à tout prix le travail des enfants sans pour autant assurer de véritables alternatives, Gilbert Ouedraogo, 17 ans, délégué du Burkina Faso à la réunion, répond : "S'ils pensent que le travail est un crime, ils ont tort. Moi, je travaille pour vivre, faire vivre ma famille et aller à l'école. Et personne ne peut m'offrir cela".

"On refuse de se prostituer car la vie séduit, et une fille désœuvrée devient une proie facile pour les hommes", renchérit Aicha.

"Avant d'interdire le travail aux enfants, il faut tout d'abord lutter contre la pauvreté", soutient Mohammed Maiga, 16 ans, délégué malien.

Yoro Deh, ministre sénégalais de l'Emploi et du Travail, qualifie d'irréaliste le fait de penser qu'aucun enfant ne doit travailler, soulignant qu'il "faut éradiquer les pires formes de travail des enfants".

La précocité du travail des enfants est notoire au Sénégal, car 31 pour cent des enfants qui travaillent sont âgés de cinq à neuf ans, et 43,9 pour cent ont entre 10 et 15 ans. Toutefois, le pourcentage d'enfants travailleurs reste plus élevé en zone rurale (43,5 pour cent) qu'en zone urbaine (27,7 pour cent). "Il faut améliorer et moderniser le mode de vie des ruraux en finançant des projets au niveau des villages et en y introduisant l'électricité, le téléphone et une vie culturelle nouvelle", préconise Deh.

La rencontre de Thiès, à laquelle ont pris part environ 250 enfants et jeunes travailleurs provenant d'une trentaine de pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique Latine et d'Europe, a permis aux enfants d'évaluer l'état d'avancement ou de recul de leurs 12 droits. Fabrizio Terenzio, coordonnateur régional du programme Jeunesse-action de l'ONG Enda Tiers-monde, considère que les enfants travailleurs constituent une force de développement. "Ils méritent d'être respectés et encouragés car, vu leurs conditions de vie intenables, au lieu d'être révoltés, ils s'organisent et réfléchissent sur leurs droits… Ils construisent", dit-il.