COMMERCE: La société civile africaine met la pression sur les négociateursavant Cancun

DAKAR, 7 août (IPS) – La société civile africaine avertit les Etats qui pourraient accepter d'ouvrir des négociations à Cancun, au Mexique, qu'ils prendraient des risques d'affamer leurs peuples avec une nouvelle étape dans la libéralisation.

Selon les associations réunies à Dakar, au Sénégal, la semaine dernière pour faire le bilan de l'après Doha, les grandes puissances, qui n'ont rien fait depuis la rencontre ministérielle au Qatar en 2001, pourraient faire des concessions à Cancun pour obtenir des ouvertures de certains secteurs des pays en développement, notamment les investissements et les services. Les pays développés, qui s'étaient engagés à Doha à réduire progressivement les subventions agricoles, viennent de proposer d'étaler sur 12 ans les étapes d'élimination des subventions à leur agriculture, et des fonds de soutien à l'exportation qui leur permettent d'inonder les marchés de pays africains par leurs excédents.

Les discussions pour fixer des modalités de négociation sur l'agriculture ainsi que l'accès des produits agricoles africains sans droits de douane ni contingentement, ont échoué récemment. "Les accords internationaux et les politiques nationales devraient s'atteler à promouvoir et préserver l'agriculture familiale au lieu des intérêts des grands groupes agroalimentaires qui mettent en avant un modèle productiviste menaçant jusqu'à la santé et l'équilibre environnemental dans les pays où il est pratiqué", suggère la déclaration de Dakar.

"En raison de l'importance socioéconomique de l'agriculture dans les pays africains, les ministres devraient exiger des mécanismes qui leur permettent de protéger leur production agricole, les agriculteurs et un calendrier clair pour l'élimination des subventions", explique Sally Baden, chargé des politiques économiques à l'organisation non-gouvernementale (ONG) Oxfam. Pour la société civile, les ministres africains devraient exiger des réformes dans l'agriculture et l'arrêt du recours abusif à l'aide alimentaire. Pour la société civile et les ONG, les subventions menacent les moyens de subsistance des 70 pour cent des habitants des pays d'Afrique subsaharienne. "Nos agriculteurs ne sont pas encore compétitifs car ils n'ont ni la technologie, ni les ressources financières; donc si la libéralisation se poursuit, ce sont 70 pour cent de nos populations qui vont se retrouver au chômage", avertit Bakary Fofana du Conseil national des organisations de la société civile de Guinée (CNOSCG). "L'Europe n'arrête pas de subventionner car elle ne veut pas la mort de sa paysannerie pour laquelle elle prépare et consolide également des marchés en subventionnant leur exportation", ajoute Fofana.

Les associations mettent les délégués africains en garde contre le caractère pernicieux de l'aide alimentaire envoyée aux pays en développement de façon abusive alors qu'on pouvait en importer d'un pays africain. Selon les associations, cette attitude tient de la volonté des pays riches de créer une dépendance des plus pauvres dans le futur afin d'en faire des consommateurs de nouveaux produits.

"Ils fidélisent les populations sur leurs produits en changeant leurs habitudes alimentaires. Culturellement, nous disparaissons, mais économiquement également car le prix économique est très fort quand nos paysans s'appauvrissent ou sont affamés, parce qu'ils n'ont plus de terre pour cultiver des produits vivriers", souligne Fofana.

Pour la société civile, seule une politique agricole commune sous-régionale peut aider à faire face au risque de disparition de nos cultures vivrières.

"Nous devons nous protéger car les autres se sont protégés pour atteindre le degré de développement qu'ils ont aujourd'hui", explique Ibrahim Coulibaly, membre du comité exécutif du Réseau des organisations paysannes et des producteurs d'Afrique de l'ouest (ROPPA). Selon le responsable du ROPPA, la population active africaine, qui se trouve en zone rurale, sera privée de sécurité alimentaire par une libéralisation qui, à terme, obligera les paysans africains à abandonner le secteur agricole.

Les associations estiment que les pays africains devraient s'appuyer, à Cancun, sur le cas du coton pour lequel, pour la première fois, un chef d'Etat africain s'est déplacé au siège de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, s'est rendu à Genève en juin pour réitérer, devant le comité de l'agriculture de l'OMC, les conséquences des subventions sur les producteurs africains et sur la lutte contre la pauvreté dans les pays d'Afrique de l'ouest et du centre.

Pour Falou Samb, membre de la délégation sénégalaise à l'OMC, le coton doit être la porte d'entrée à Cancun, car selon lui, c'est un secteur qui représente 30 à 80 pour cent des recettes des pays africains producteurs..

"C'est un produit essentiel dans la lutte contre la pauvreté et pour le développement de nos pays à travers le commerce qui, selon les principes de l'OMC, doit être équitable… Pour une fois, nos pays ne demandent pas de l'aide, mais exigent seulement le respect des règles et le coton a un cachet particulier dans ce sens en raison de son poids économique", poursuit-il. En avril, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Tchad avaient adressé une soumission à l'OMC pour réclamer des compensations financières face aux subventions.

En 2001-2002, les pays d'Afrique de l'ouest et du centre, qui constituent ensemble le septième producteur mondial et le deuxième exportateur de coton – ils exportent 95 pour cent de leur production -, ont perdu 250 millions de dollars de recettes d'exportation à cause des subventions agricoles des pays développés. Cette année, les producteurs de coton américains ont reçu 2,3 milliards de dollars de subventions tandis que l'aide de l'Union européenne à ses producteurs s'élève à 700 millions de dollars par an.

En mai, des représentants de la société civile avaient déjà appelé au refus d'ouvrir de nouvelles négociations sur les questions des investissements, de la transparence et des marchés publics. "Il nous faut apurer tous les suspens de Doha comme les médicaments, les services, l'agriculture; ces points ne sont pas négociables", affirme la ministre sénégalaise du Commerce, Aicha Agne Pouye. "Il n'est pas question de brader les acquis de Doha. Il faut mesurer les impacts avant d'accéder à quoi que ce soit", ajoute-t-elle.