LOME, 1 août (IPS) – Après un mois de détention à la prison de Lomé, la capitale du Togo, trois journalistes accusés d'avoir envoyé des articles et des photos sur des "sites Internet subversifs", ont été relaxés à la fin-juillet.
En outre, des sites Internet traitant de l'actualité togolaise ne sont plus accessibles à partir de ce pays d'Afrique de l'ouest.
Dimas Dzikodo, rédacteur en chef de l'hebdomadaire 'L'Événement', a été arrêté le 14 juin dans un cybercafé de Lomé pour avoir scanné des photos qui, selon le procureur de la République, aurait été envoyées sur un site Internet. Colombo Kpakpabia du journal 'Nouvel Echo', venu voir Dzikodo peu avant son arrestation dans le cybercafé, a été interpellé également le même jour. Le lendemain, le directeur de publication de l'Evénement, Philippe Evégnon, a aussi été arrêté près de son domicile.
Selon Têko Koudouwovo, directeur de la police judiciaire, Dzikodo a envoyé les photos sur un site Internet. Mais, le commissaire Koudouwovo n'a pu révéler le nom ni l'adresse du site et il n'a pu dire, non plus, si les photos en question ont été publiées par le site.
"Ces photos présentent des blessés d'un accident de la circulation, mais en les publiant comme des preuves d'une prétendue répression d'une manifestation, les auteurs font entorse à la vérité, ils désinforment l'opinion et incitent la population à la révolte et à la vengeance", a déclaré Koudouwovo, au cours d'une conférence de presse. "Ces faits sont constitutifs de publication de fausses nouvelles et de troubles à l'ordre public".
Les journalistes ont été alors inculpés de "tentative de diffusion de fausses informations et de tentative de trouble à l'ordre public". Ils ont rejeté ces accusations au cours de leur procès. Le procureur Kodjo Karba a demandé la relaxe de Evegnon et de Kpakpabia, mais a requis contre Dzikodo 12 mois de prison avec sursis, plus une amende de 500.000 francs CFA (environ 877 dollars US).
Au cours du procès, les trois journalistes ont révélé avoir été torturés pendant leur garde à vue à la direction de la police nationale. "Ils m'ont étalé par terre et l'un d'entre eux est monté sur mes tibias pendant que je recevais des coups sur la plante des pieds, j'en ai reçu au moins 200", a affirmé Kpakpabia à l'audience.
Dzikodo, avec le pied gauche bandé, a renchéri : "Ils m'ont poussé au sol et se sont mis à me battre avec un gros bâton qui s'est déchiqueté; du sang a giclé de mon front". Ces révélations ont suscité de vives protestations et l'indignation des organisations de défense de la liberté de la presse. "L'Union des journalistes indépendants du Togo (UJIT) condamne les traitements inhumains et dégradants infligés à ces confrères", écrit Daniel Lawson-Drackey, son secrétaire général, dans communiqué.
"Nous sommes consternés par les mauvais traitements infligés à Dimas Dzikodo et Colombo Kpakpabia, brutalisés par les policiers au cours de leurs interrogatoires", a déclaré Robert Ménard, secrétaire général de l'association Reporters sans frontières (RSF).
Ces accusations ont été démenties par les autorités togolaises. "Nous dénonçons formellement tout cas de torture qui aurait été allégué", a indiqué Pitang Tchalla, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement.
Célestin Dzidoula, informaticien, n'a pas caché sa colère face à la décision de jeter en prison des journalistes pour avoir scanné des photos.
"Les autorités feraient mieux d'interdire officiellement aux journalistes d'être en possession de photos et à toute la population d'aller visiter Internet", a-t-il dit. Il regrette que des sites Internet – traitant de l'actualité togolaise et qui seraient jugés subversifs par les autorités togolaises – ne soient plus accessibles à partir du Togo. L'accès aux sites "letogolais.com; togoforum.com; Diastode.org; togodebout.com; icilome.com" est difficile, voire impossible depuis plusieurs mois au Togo. Ces sites sont créés et gérés par des Togolais de la diaspora. L'initiative de créer ces sites est venue en réponse à la modification du code de la presse au Togo; la nouvelle loi, adoptée l'année dernière par le parlement, prévoit des peines d'emprisonnement des journalistes pour des délits de presse.
"Face une loi liberticide sur la presse et dénoncée par les associations de journalistes, ces derniers ne peuvent que se tourner vers les nouvelles technologies qui, au départ, garantissaient quand même la liberté d'expression; mais voilà que nos autorités veulent arrêter le progrès", commente par message électronique à IPS Hilary Agbovi, réfugié togolais en Europe.
"Ce filtrage est un acte de censure désespéré des autorités togolaises face à la plume débridée de ceux qui tiennent des journaux virtuels, qui profitent des avantages du Web pour tout dire", affirme Jean François Koriko, un webmaster.
Emilie Kangni, étudiante en informatique, qualifie la mesure de pratique "rétrograde d'un autre siècle".
Pour Foli Ekoué, médecin interne au Centre hospitalier universitaire de Lomé, "C'est une autre forme de dictature et c'est la preuve que ceux qui nous gouvernent n'aiment pas le progrès".
Lawson-Drackey estime que cette censure est une violation de la liberté d'expression et de la presse. "C'est un acte qui porte atteinte au développement des technologies de l'information et de la communication, et cela ne participe pas au développement du pays". Par contre Piyalo Wiyao, fonctionnaire à Lomé, se réjouit du blocage de l'accès aux sites. "Ces sites sont des sites de la honte qui vilipendent le Togo et ses dirigeants à l'extérieur, alors, les autorités ont bien fait de les bloquer". Elle se réjouit de l'arrestation des trois journalistes par la police, estimant que "c'est bien aussi qu'on punisse ceux qui ternissent l'image du Togo à l'étranger, même s'ils sont des journalistes".
Mais Jonas Sokpoh, l'un des neuf avocats des journalistes, a demandé lors du procès : "Entre ceux qui torturent les journalistes arbitrairement arrêtés et les innocents qu'on a arrêtés, qui ternit l'image du Togo?"

