DROITS-SENEGAL: Des marabouts d'écoles coraniques font de leurs élèves desenfants de la rue

DAKAR, 24 juil (IPS) – "Mon marabout nous demande de lui rapporter par jour au moins 200 francs CFA (environ 35 cents US), sinon, il nous frappe ou nous prive de nourriture", affirme Modou Sall, cinq ans, qui apprend le Coran chez un maître dans la banlieue de Dakar, la capitale sénégalaise.

Le calvaire enduré par Sall est partagé par tous les autres élèves des écoles coraniques du Sénégal qui sont en fin de compte transformés en enfants de la rue à Dakar ou dans les autres grandes villes sénégalaises, par la cupidité d'un marabout véreux.

Regroupés souvent au carrefour d'une grande artère de la capitale, ces enfants de quatre à 12 ans, appelés talibés (apprenants coraniques), guettent les automobilistes. Ils sont indifférents à la densité de la circulation de la matinée. Habillés de boubous déchirés ou rapiécés, mal lavés et pieds nus, ils tiennent à la main des pots usagés de tomate qui leur servent de sébile pour quémander l'aumône ou des restes de repas. Par charité ou par pitié, les automobilistes leur jettent des pièces de monnaie ou des bouts de pain. En retour, ces jeunes enfants leur formulent des bénédictions, débitées sous la forme de courtes litanies. Issus pour la plupart des familles musulmanes de condition sociale très modeste, les talibés sont des enfants qui sont placés par leurs parents auprès d'un marabout. Celui-ci est chargé de leur assurer une éducation coranique, doublée d'une initiation pratique à la vie communautaire et de l'acquisition du sens de l'humilité et de la vie ascétique. En guise de rétribution, les marabouts exigent, de leurs talibés, de l'argent et des biens matériels (habits ou produits de consommation comme du sucre, savon, riz, etc.) Originaire de la région de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, le petit mendiant Sall a été confié à son marabout par ses parents depuis deux ans.

Tous les matins, dès le lever du jour, il quitte son daara (école coranique), implanté à Pikine (banlieue de Dakar), pour venir au centre-ville, lui et ses condisciples, à la recherche de l'aumône.

Selon une enquête du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et de la Direction de l'action sociale (DAS) en 1999, les talibés ne consacrent que 30 pour cent de leur temps utile à la mémorisation des 604 pages du Coran.

La prolifération des écoles coraniques serait favorisée par l'ampleur de la pauvreté qui sévit au Sénégal. Sur une population estimée à 9,5 millions de personnes, environ 65 pour cent vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar US par jour, selon des sources officielles. Ainsi, le dénuement des familles constitue un terreau fertile au développement du système de "confiage" des enfants aux maîtres coraniques. Les organisations non-gouvernementales (ONG) évaluent le nombre de talibés à plus de 150.000 à travers le Sénégal, dont plus de 6.300 à Dakar. L'argent demandé aux talibés par leurs marabouts varie selon le lieu où se trouvent les écoles : dans les quartiers périphériques de Dakar, un enfant de moins de 10 ans doit verser 250 à 400 FCFA (environ 44 à 70 cents US) par jour. Dans le centre-ville, le versement quotidien peut atteindre 3.000 FCFA (environ 5 dollars US).

Constituant maintenant la plus grande partie des enfants de la rue recensés dans à Dakar, les talibés, tout comme leurs marabouts, viennent principalement des régions de l'intérieur du Sénégal, frappées par la sécheresse (le nord et le centre du pays), mais aussi des pays frontaliers comme le Mali, la Guinée ou la Gambie. Selon des statistiques officielles, les talibés non-migrants à Dakar ne représentent que 3,11 pour cent des talibés établis dans la ville. "La mendicité est notre seul gagne pain pour entretenir tous ces enfants qui nous sont confiés sans aucune aide matérielle ou financière. Les parents de talibés les oublient dès qu'ils quittent leurs villages. Je suis alors obligé de les envoyer mendier pour se nourrir et me donner de quoi vivre et entretenir ma famille", justifie Amadou Ba, marabout responsable d'une école coranique dans une banlieue proche de Dakar.

Qualifiée de "phénomène social" par les responsables de la DAS, la situation des talibés continue de préoccuper les autorités. Ainsi, différentes initiatives ont été prises allant dans le sens de l'éradication du phénomène. Même s'il désapprouve et punit la mendicité à travers l'article 245 du Code pénal, le gouvernement sénégalais hésite encore à sévir de façon plus radicale contre les marabouts, de peur d'aller à l'encontre de l'islam et des coutumes. Donnant son avis sur ce sujet, Amadou Makhtar Mbow, ancien directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), avait déclaré récemment, dans la presse sénégalaise, que le phénomène des talibés pouvait trouver une solution à condition que les autorités acceptent d'assumer leurs responsabilités pour faire reculer le mur de l'indifférence. Mbow trouve également que l'exploitation des talibés est simplement "scandaleuse".

En 1977, l'Etat avait évoqué l'idée de doter l'école coranique d'un statut juridique proche de celui de l'enseignement privé pour favoriser le contrôle des talibés et améliorer les conditions d'enseignement. Ensuite, il y a eu des actions visant à aider les écoles coraniques et les pousser à abandonner la mendicité, par la création de fonds d'aide et de subventions.

Cependant, pour éviter que ces aides ne soient utilisées par les marabouts pour leurs besoins personnels, les pouvoirs publics ont préféré renoncer à cette solution.