DEVELOPPEMENT-SENEGAL: Les populations boudent la nouvelle flambée des prix de l'eau

DAKAR, 29 avr (IPS) – Dans un quartier populaire de Rufisque, à 30 kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise, des femmes et des enfants s'attroupent autour d'une borne-fontaine d'eau publique. Ce rassemblement est consécutif à la cherté des factures d'eau, explique le fontainier à IPS.

"Depuis la dernière hausse du prix de l'eau, beaucoup de ménages préfèrent se ravitailler au niveau des robinets publics au prix de 15 francs CFA le seau ou 25 FCFA la bassine plutôt que d'utiliser tout le temps les robinets de leurs maisons", ajoute-t-il.

Un dollar US équivaut à 600 FCFA environ.

Depuis le début de l'année, les Sénégalais ont vu leur facture d'eau courante augmenter de 3 pour cent. Cette hausse s'est répercutée à hauteur de 623 FCFA sur les factures d'eau dont la consommation bimestrielle est inférieure à 50 mètres cubes (m3) et qui représentent 80 pour cent des abonnés de la Sénégalaise des eaux (SDE). La hausse se situe entre 4.000 et 5.000 FCFA sur les factures de plus 50 m3, explique le directeur de l'hydraulique et de l'assainissement, Madior Fall.

Fall précise néanmoins que cette augmentation ne se fera pas trop sentir pour les consommateurs, puisqu'une bonne partie de la clientèle est subventionnée. Selon lui, le tarif social, qui leur est appliqué, est de 191 FCFA alors que l'Etat paie à la SDE 250 FCFA par m3 consommé.

Officiellement, cette augmentation tarifaire de l'eau a été opérée pour permettre à la Société nationale des eaux du Sénégal (SONES) de rembourser la dette du sous-secteur hydraulique urbaine et d'atteindre un équilibre financier en décembre 2003. Les investissements consentis dans ce sous-secteur pour la période de 1996 à 2006, étaient estimés à 300 milliards de FCFA, soit 30 milliards de FCFA par an.

Après 2006, plus aucune hausse sur le prix de l'eau ne sera effectuée, rassure Fall, expliquant que ce dernier réajustement tarifaire doit permettre à la SONES d'équilibrer sa trésorerie et de restaurer sa capacité d'autofinancement pour faire face aux nouveaux investissements.

"Le fait de rétablir l'équilibre financier de la SONES ne signifie nullement qu'elle avait enregistré un déficit financier, mais nous voulons seulement bâtir une société qui se porte techniquement et financièrement bien", explique-t-il.

Mais la nouvelle hausse est mal accueillie par les consommateurs fortement éprouvés par la crise économique et la flambée des denrées de première nécessité. Et les arguments avancés pour justifier la hausse du prix de l'eau sont loin de satisfaire les associations de consommateurs sénégalais, dont la plupart des membres ont déploré le manque de réaction des populations.

Le secrétaire général de SOS consommateurs, Massokhna Kane, un avocat, met la passivité des populations sur la zizanie notée parmi la dizaine d'associations de défense des consommateurs avant de douter des améliorations annoncées par l'Etat par rapport à la distribution de l'eau.

L'association des abonnés au téléphone, à l'électricité et à l'eau du Sénégal (ADTEELS) est aussi montée au créneau pour dénoncer cette nouvelle augmentation du prix de l'eau. "Les abonnés à la SONES auront beaucoup de mal à supporter cette nouvelle hausse. Ce qui fait que la plupart préfèrent payer leur eau auprès des fontainiers des robinets publics à 25 FCFA la bassine de 20 litres pour amoindrir le montant de leurs factures", confirme Amadou Sall, un membre de l'ADTEELS. La SDE et la SONES sont toutes deux sociétés issues d'une réforme du secteur de l'hydraulique urbaine, intervenue en 1996, qui a consacré l'éclatement, en deux entités distinctes, de l'ex-SONEES (Société nationale d'exploitation des eaux du Sénégal).

Aux termes de cette réforme, la SONES est chargée de la gestion du patrimoine de l'hydraulique urbaine, de la programmation et de la maîtrise d'ouvrages des investissements, du contrôle de la qualité de l'exploitation et de la sensibilisation du public. La SDE est une société privée, chargée exclusivement de l'exploitation et de l'entretien de l'infrastructure et du matériel. Elle assure aussi le recouvrement des factures d'eau. Les abonnés payent à la SDE. La tarification de l'eau relève exclusivement des pouvoirs publics et le gouvernement a opté, depuis 1984, pour une tarification qui vise l'équilibre financier du secteur de l'hydraulique urbaine. Ainsi, chaque année depuis l'entrée en vigueur de la réforme, les tarifs étaient réajustés en fonction de la situation de ce secteur. Selon des chiffres de la SONES, la moyenne annuelle d'augmentation du prix de l'eau, sur les 15 dernières années, était de l'ordre de 16 pour cent.

En optant pour la transparence dans la vulgarisation des tarifs d'eau, la SDE a voulu rompre avec une ancienne pratique d'avant la réforme du secteur de l'hydraulique. A l'époque, les consommateurs sénégalais, qui n'étaient pas informés des hausses des tarifs de l'eau, payaient le m3 d'eau chaque année, sans en connaître le véritable montant, indique Malick Diop, un agent de la SONES La réforme du secteur de l'hydraulique urbaine et de l'assainissement a été soutenue par la mise en place du Projet sectoriel eau (PSE) dont l'un des objectifs porte sur la formulation d'une politique et d'une stratégie intégrées en matière de gestion des ressources en eau en vue de leur répartition adéquate entre les utilisateurs potentiels.

D'un coût de 118 milliards de FCFA, acquis avec la Banque mondiale et d'autres partenaires au développement, le PSE s'achève en 2003 et devrait permettre de satisfaire les besoins en eau de Dakar jusqu'en 2011. Le remboursement de ce prêt sera fait grâce aux ressources générées par le sous-secteur de l'hydraulique urbaine, selon les autorités.

La réforme du secteur de l'hydraulique urbaine et de l'assainissement s'est faite dans un contexte de rareté de la ressource en eau dans la ville de Dakar qui accusait un déficit de production d'eau potable estimé à 100..000 m3/jour. Estimé en 1984 à 4 pour cent, ce déficit avait dépassé le seuil des 30 pour cent en 1991.

Cette situation serait consécutive à la forte pression démographique dans la capitale sénégalaise. Dakar concentre à elle seule prés de 56 pour cent de la population urbaine du pays, soit près de 2,326 millions d'habitants sur une population globale d'environ 9,524 millions d'habitants. L'alimentation en eau de Dakar est assurée à 80 pour cent par des eaux souterraines, or il faut creuser très en profondeur pour trouver des nappes. Quant aux eaux de surface qui assurent les 20 pour cent restants, elles se trouvent à des distances très éloignées. Le centre d'approvisionnement en eau de la capitale se situe à plus de 200 km des foyers d'utilisation, dans le Nord du Sénégal, à partir du lac de Guiers.