DAKAR, 20 (IPS) – Assis sur de longues banquettes disposées en désordre au centre d'une vaste pièce, de jeunes enfants des deux sexes et de tous âges, suivent avec intérêt les explications d'un jeune homme, debout devant un tableau noir, dans une rue de Dakar, au Sénégal.
"Ils sont vraiment passionnés par les cours que nous leur dispensons, car la plupart d'entre eux sont avides de savoir lire et calculer", explique Moussa Diaw, un des huit maîtres bénévoles de "l'école de la rue Tolbiac", dans la capitale sénégalaise.
Ouverte depuis environ dix années à Dakar, au milieu de garages de mécanique, de recycleurs de bouteilles, de gargotes etc., "l'école de la rue Tolbiac" ambitionne d'être au service des enfants démunis de tous âges, qui s'y bousculent quotidiennement, matin et soir, pour y recevoir un savoir. Au début, l'école était installée en plein air, au bord de la rue Tolbiac (d'où son appellation) qui jouxte le garage des "cars rapides", un moyen courant de transport en commun utilisé à Dakar. Par la suite, elle a bénéficié du soutien de bonnes volontés pour l'acquisition de trois salles de classe : une entièrement louée par un particulier, un autre local loué, grâce aux dons, pour la somme de 140.000 francs CFA (environ 233 dollars US) par mois, et un conteneur que des bénévoles ont financé et acheminé sur place, en collaboration avec l'organisation non gouvernementale (ONG) Enda Tiers-monde.
Par manque d'espace, la répartition des élèves se fait par classe d'âge de quatre à 14 ans. Une somme symbolique de 500 FCFA (environ 83 cents US) leur est demandée pour intéresser les maîtres bénévoles et supporter les charges de fonctionnement (électricité et téléphone).
Les cours ont lieu dans l'école de 8 heures à 12 heures et de 17H à 19H.
"L'école de la rue Tolbiac" ne ferme pratiquement jamais ses portes. De jour comme de nuit, l'enseignement y est continu. Le matin, elle accueille des enfants qui n'ont pas la chance de fréquenter des écoles conventionnelles, à cause notamment de la pauvreté des parents incapables de leur assurer une scolarité normale. L'école recrute aussi parmi les enfants ayant dépassé l'âge limite d'inscription au cours d'initiation, fixé à six ans au Sénégal. En fin d'après-midi, les élèves reviennent en compagnie de ceux de l'école publique pour un renforcement en lecture et en calcul. La nuit, ils cèdent la place aux domestiques de maisons, aux cireurs de chaussures et aux marchands ambulants qui s'inscrivent aux cours seulement pour acquérir des connaissances pratiques en français et en anglais. Parmi eux, beaucoup rêvent d'émigrer en Europe ou aux Etats-Unis.
"Je suis très contente d'avoir repris mes cours dans cette école car avec M. Mbaye, le directeur de l'école, j'ai appris à lire et à compter. Ce que je n'avais pas pu faire durant mes deux années de scolarité normale dans une école publique à Kaolack", explique ravie, Seynabou Fall, une jeune fille employée de maison. "Ce sont mes patrons, les Libanais pour qui je travaille, qui m'ont obligée à m'inscrire dans cette école pour améliorer mon français", ajoute-t-elle.
Le jeune Demba Diop, son voisin de table, apprenti vulcanisateur dans un atelier, explique tous les mérites qu'il a tirés des enseignements de cette école. "Je n'ai jamais fréquenté une salle de classe, mais depuis deux ans que je suis les cours ici, je parviens à lire et à m'exprimer en français.
Aussi, je n'éprouve plus beaucoup de difficultés pour calculer".
Le programme scolaire enseigné dans l'école est calqué sur celui de l'éducation nationale. Les niveaux vont de la maternelle à la sixième du secondaire. Le directeur de l'école, Amoulyakar Mbaye, se félicite des résultats obtenus ces dernières années. Sur cinq candidatures au concours du Certificat de fin d'étude élémentaire (CFEE) en 2001, "l'école de la rue Tolbiac" a enregistré trois réussites. En moyenne, deux élèves sur huit présentés au CFEE sont des filles. "Ce résultat m'a beaucoup fait plaisir. J'ai souhaité avoir plus de filles ou autant de filles que de garçons, mais malheureusement, les mamans préfèrent avoir leurs filles à leurs côtés, à la maison. Nous menons une forte sensibilisation pour la scolarisation des filles", explique Mbaye.
Selon des statistiques du ministère de l'Education nationale, l'écart entre les taux bruts de scolarisation des filles et des garçons est de 14,5 points en faveur des garçons. Le taux de scolarisation de filles, qui a connu une évolution importante en passant de 46 pour cent en 1994 à 54 pour cent en 1998, reste encore faible malgré les multiples campagnes de mobilisation sociale et l'appui des partenaires.
Fréquentée actuellement par près de 400 pensionnaires, "l'école de la rue Tolbiac" de Dakar souffre néanmoins du désintérêt des autorités à leur égard. "Les multiples demandes d'autorisation que nous avons faites comblent les tiroirs du ministère de l'Education nationale", se plaint Mbaye, pour qui "l'éducation doit être à la portée de tout le monde, surtout des défavorisés". Abdoulaye Mbodji, fonctionnaire à la Direction de l'enseignement élémentaire au ministère de l'Education, pense autrement, estimant que "l'école de la rue Tolbiac" ne répond pas aux normes pédagogiques édictées par l'Etat pour prétendre bénéficier d'une autorisation d'exercer.
Rappelant la démocratisation de l'offre éducative proclamée au Sénégal, Mbodji salue néanmoins les efforts des responsables des "écoles de troisième type", qui évoluent dans l'informel, et "qui contribuent malgré tout à inculquer le savoir aux enfants et même aux adultes". En 1999, le taux brut de scolarisation à l'école élémentaire s'élevait à près de 65,5 pour cent.
Pour parvenir à une scolarisation universelle en 2015, le Sénégal a élaboré en 2000 un Programme décennal de l'éducation et de la formation (PDEF), avec comme objectif de faire de "l'éducation pour tous, la clé pour le développement". Le PDEF vise aussi la réalisation d'une "scolarisation primaire universelle de qualité et un élargissement de l'accès à l'éducation et à la formation en matière de compétences utiles à la vie".

