KINSHASA, 21 fév (IPS) – Nombre de Congolais se déclarent "très surpris" d'apprendre la nouvelle de la démission de Frédéric Matungulu Mbuyamu, ministre des Finances du gouvernement, estimant que cette décision traduit un "malaise dans la gouvernance" du président Joseph Kabila.
La surprise des Congolais vient de ce que non seulement, la démission d'un membre du gouvernement a toujours été un événement parce que rarissime en République démocratique du Congo (RDC), mais surtout du fait d'une "certaine légèreté de l'argumentation" avancée par le gouvernement pour expliquer le motif du départ du ministre des Finances, le 17 février. Mbuyamu est accusé d'avoir présenté au parlement le budget de l'année 2003 qui ne cadre pas avec les préoccupations sociales de la population. A cette occasion, les députés ont accusé le ministre des Finances de "rouler plus pour la Banque mondiale" en concevant un budget d'austérité au détriment des préoccupations sociales : "Si les députés ont exigé et obtenu la démission du ministre des Finances, c'est parce qu'il est en train de mener une politique économique fictive qui n'a rien à voir avec le vécu quotidien du Congolais", a déclaré, depuis Lubumbashi, siège du parlement, Yosa Ngudi, membre de la Commission économique et financière de l'institution. Cette affirmation est démentie catégoriquement par le ministre accusé qui renvoie la balle au pouvoir qui l'aurait forcé à signer des dépenses incompatibles avec la réalités financières du pays : "Cela n'a rien à voir avec la situation sociale des Congolais", a indiqué le ministre. "J'ai démissionné parce que j'avais été rappelé à Kinshasa pour affaire de gestion courante à examiner. A mon arrivée à l'aéroport, j'ai été interpellé par les services de sécurité et on m'a demandé de signer des dépenses dont l'ampleur dépassait ce que la situation financière actuelle pouvait permettre". Mbuyamu, qui rentrait de Lubumbashi où il était allé défendre le budget de l'année devant le parlement, dit ne pas comprendre comment le gouvernement se désolidarise de son ministre alors qu'un budget engage le gouvernement tout entier, en tant que corps constitué : "Nous avons discuté le budget au sein du gouvernement qui l'avait approuvé et j'avais reçu mandat de l'amener au parlement. C'est ce que j'étais en train de faire", a-t-il expliqué.
Le projet du budget 2003 est chiffré à 361 milliards de francs congolais, soit 864 millions de dollars US. C'est un budget dont les dépenses, selon des sources gouvernementales, sont destinées à la lutte contre la pauvreté et à l'amélioration des conditions sociales de la population. Les Congolais se demandent alors où se trouverait la contradiction entre les arguments de l'ancien ministre des Finances devant le parlement et ceux du gouvernement qui aurait dû le soutenir.
Selon plusieurs sources concordantes, notamment de la Banque centrale du Congo (BCC), il a été demandé au ministre des Finances de signer des dépenses dites de souveraineté, dont il aurait trouvé la "destination assez nébuleuse". Un cadre de la BCC, qui a requis l'anonymat, soutient qu'un "conflit profond oppose le ministre au gouverneur de la Banque centrale au sujet de l'ordonnancement des dépenses" qui dépassent souvent le cadre consensuel fixé dans la lutte anti-inflationniste. "La pratique est très courante et ne date pas de Kabila", assure le cadre anonyme de la BCC. Dans les rues à Kinshasa, la nouvelle a fait beaucoup de bruit. Certains fonctionnaires ont vite fait le raccourci en s'en prenant directement au ministre."Ce budget ne représente rien en effet quand je considère que le ministre des Finances n'a prévu que 13 dollars pour le plus bas salaire du fonctionnaire congolais. Celui des cadres que nous sommes, ne doit pas se situer tellement loin", s'insurge José Nzumbuko, un haut fonctionnaire du ministère des Transports.
Pour Hilaire Mabaya, analyste financier, l'ancien ministre des Finances a plutôt sauvé la RDC en rompant l'isolement financier et diplomatique dont le pays souffrait sur le plan international. "En 18 mois de travail, il a réussi non seulement à stopper la super-inflation des années 1997-2001, mais aussi à amorcer une certaine croissance économique. Si certains allègements financiers sont consentis à la RDC, c'est tout de même parce ce que celle-ci a atteint les critères de performances exigés".
Au cours d'une visite en RDC, en juillet 2002, le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, s'était félicité des performances réalisées par le gouvernement congolais dans sa lutte contre l'inflation galopante qui n'a cessé de miner l'économie du pays. En une année, le taux d'inflation en RDC était passé de 500 pour cent à 10 pour cent. Un résultat que le président de la Banque mondiale avait salué. Les Congolais, qui ne comprennent rien à la chose financière, ne savent à qui exactement jeter la pierre dans la querelle actuelle entre le ministre démissionnaire et le gouvernement. Ceux qui ont la chance d'y comprendre quelque chose, appréhendent déjà des réactions de désapprobation de la part de la Banque mondiale. Ce vendredi, 21 février, en effet, le Conseil d'administration de la Banque mondiale se réunit à Washington pour traiter de la situation financière de la RDC.

