POLITIQUE-LIBERIA: Le chemin menant aux élections semble difficile

MONROVIA, 19 fév (IPS) – Le chemin menant au vote dans le contexte politique du Libéria semble être difficile puisque l'insécurité, la violence et l'intimidation des opposants politiques augmentent dans la période qui précède les élections générales d'octobre.

La course a démarré depuis quelques jours avec des agressions, des arrestations et l'intimidation des opposants politiques et dans un cas, la fusillade d'un militant de l'opposition – ce qui pose des questions d'insécurité, de démarchage électoral libre et de terrain de jeu équitable pour tout le monde dans les prochaines élections.

Selon des politologues, l'élection pourrait se faire entre deux forces – le parti au pouvoir, le 'National Patriotic Party' (NPP) du président Charles Taylor, et la quinzaine de partis politiques qui cherchent à faire des fusions et alliances.

Le parti au pouvoir, selon des critiques, commence peu à peu à mériter le nom de "Parti militaire". Ses responsables, loin d'être désolés, sont ouvertement fiers de leurs liens avec les milices armées qui se multiplient, au désagrément des politiciens de l'opposition.

Les tensions ont commencé par monter le 18 janvier lorsqu'un membre d'une malice pro-gouvernementale, Roland Thompson – tentant d'interrompre une manifestation de l'opposition – a fusillé un partisan de l'opposition, Dickson Barrie, dans le centre du Liberia.

Ensuite, une autre manifestation prévue pour le retour d'un important leader de l'opposition, Charles Brumskine, a été annulée après l'arrestation, par la police, de deux des principaux partisans de Brumskine dans la ville portuaire de Buchanan, à 88 kilomètres à l'est de la capitale, Monrovia.

Brumskine, un ancien président du parlement, avait fui le pays deux ans auparavant après s'être brouillé avec Taylor. Ses partisans ont été relâchés après une manifestation d'étudiants.

"La campagne sera sanglante si les attaques politiques continuent sans répit, et les progrès académiques de nos enfants seront continuellement retardés si les querelles politiques continuent", prévient Béatrice Flomo, une femme âgée de 56 ans, dont les six enfants vont tous à l'école.

Un observateur, habitué aux rigueurs de la politique africaine et des élections, n'est pas surpris par la tournure violente qu'est en train de prendre le processus politique. Préférant garder l'anonymat, il dit qu'en Afrique, l'élection c'est la guerre. Au Libéria particulièrement, il le croit, cela peut signifier une guerre totale.

Même avant que la course ne commence, les acteurs se sont alignés, décidés à jouer un jeu dont personne n'est sûr qu'il sera libre et équitable. A Monrovia, certains acteurs ont commencé par s'exercer même en l'absence de règles.

Tandis que les politiciens de l'opposition prêchent l'évangile du déploiement d'une force internationale de stabilisation pour maintenir l'ordre et assurer la confiance, le NPP met en avant les vertus d'une force locale d'intervention constituée principalement de jeunes, notamment des étudiants et d'anciens combattants.

Le président du NPP, Cyril Allen, s'adressant aux journalistes le 30 janvier, a souligné que, amener des troupes étrangères serait contre-productif puisqu'elles vont piller et saccager les ressources de la nation. Le lendemain, il a porté son message de recrutement de jeunes sur le campus de la principale université où il a été hué et conspué.

Visiblement irrités par la proposition de Allen, les étudiants ont invité le leader de l'opposition Brumskine à prendre la parole devant eux.

L'invitation, qui a provoqué un tollé, a forcé l'administration de l'université à annuler l'événement. Et, le leader étudiant, Siaffa Kpoto, arrêté pour avoir soi-disant fomenté des troubles, a été relâché après une manifestation.

Estella Jones, étudiante et sympathisante du NPP, déclare : "La question du déploiement des troupes étrangères est ridicule. Nous sommes un Etat souverain et ne pouvons pas nous abandonner aux étrangers".

Mais pour Ellen Duncan, 36 ans, un partisan de l'opposition, "organiser des élections au milieu des fusils, peut être acceptable pour les semblables du NPP, mais pas pour ceux qui n'ont pas d'armes". Selon John Ballah, un enseignant, battre campagne au milieu des fusils sera désastreux pour les partis politiques de l'opposition. "Pendant la première phase de la guerre (1989-1997), nous avons préconisé la mise en place d'un gouvernement de transition, laissant aux seigneurs de guerre une autorité suprême. Nous avons tous vu ce qui s'est passé. Nous ne devrions plus faire une erreur similaire. Faisons venir une force internationale de stabilisation", affirme-t-il.

Ernest Massaquoi, un fonctionnaire à la retraite, âgé de 78 ans, croit que le scrutin du 14 octobre a suscité un espoir prématuré de paix. Mais, souligne-t-il, "étant donné la situation présente, la paix est encore plus illusoire qu'elle ne l'était en 1997 lorsque des troupes de la Force ouest-africaine de maintien de paix, connue sous le nom de ECOMOG, s'occupaient de la sécurité pendant l'élection qui avait porté M. Taylor au pouvoir".

L'investiture de Taylor comme président était supposée sceller la paix, qui a volé en éclats après qu'il a allumé la guerre sanglante de sept ans depuis la Côte d'Ivoire voisine. Dans le nord, la guerre fait rage entre les rebelles du Libéria uni pour la réconciliation et la démocratie (LURD) et le gouvernement. Et, dans le nord-est, le LURD revendique une série de succès militaires contre le gouvernement.

"Aussi longtemps que le LURD combat et qu'une situation équitable pour tout le monde n'est pas créée dans les zones contrôlées par le gouvernement", souligne Jenevive Washington, une couturière âgée de 45 ans, "nous n'aurons pas une élection paisible, libre et équitable". La sécurité de l'Etat, indique-t-elle, "continuera de créer plus de problèmes aux partis d'opposition".

Tout laisse entrevoir que les élections d'octobre peuvent avoir des parallèles avec les élections de 1985, que beaucoup croient avoir été truquées par le National Democratic Party of Liberia (NDPL) du dictateur assassiné Samuel Doe, soutenu par l'armée.

En 1985, il y avait un facteur de violence et de menaces provenant de l'adhésion ouverte de l'armée au NDPL de Doe. Comme si cela n'était pas suffisant, le NDPL a fait venir au Libéria "des voyous bien entraînés" de la Sierra Léone voisine pour aider dans l'intimidation des opposants politiques.

Ellen Johnson-Sirleaf, rivale par excellence du président Taylor dans les élections de 1997, voit les agressions contre ses partisans comme une violation claire de leurs droits humains fondamentaux tels qu'ils sont inclus dans la constitution libérienne.

Le gouvernement a interrompu une manifestation de bienvenue organisée pour elle depuis l'étranger, et a empêché son Parti de l'unité (UP) de hisser son drapeau et de rouvrir ses sections à travers le pays, affirme-t-elle.

Pour Jeremy Johnson, enseignant, les agressions sont un mauvais présage pour la crédibilité des élections. Selon lui, le Liberia risque une autre élection truquée, ce que l'ambassadeur américain, John Blaney, a dit récemment que son gouvernement n'accepterait pas.

Les groupes locaux de défense de droits humains ont demandé au gouvernement de démontrer son engagement à créer un environnement pour les partis politiques et à punir les auteurs d'injustice.

Pour Brumskine, la nécessité d'une force internationale de stabilisation passe avant tout puisqu'elle aidera largement à mettre fin à la guerre actuelle et à créer un environnement sécuritaire pour une campagne libre.

Ayant la présidence en vue, Brumskine est rentré au pays le 21 janvier à travers un accueil tumultueux. Il a dit à des partisans exaltants qu'il a "un programme national pour la résurrection du pays", qui manque toujours de services sociaux.

Il a demandé aux politiciens de se mettre ensemble pour construire le pays ravagé par la guerre malgré les menaces sur leur vie.

Les observateurs croient que l'avocat devenu politicien peut désirer ardemment créer une grande coalition pour battre Taylor aux élections. Lors des élections de 1997, ils n'ont pas réussi à former une coalition victorieuse contre Taylor. Mais Brumskine affirme qu'ils essaient d'éviter une division politique qui fera encore gagner Taylor en octobre.