POLITIQUE: Les grands partis choisissent d'anciens chefs d'Etat militairespour diriger le Nigeria

LAGOS, 23 jan (IPS) – D'anciens chefs d'Etat militaires, qu'on rend responsables d'une grande partie des malheurs du Nigeria, sont de retour sur la scène politique se présentant cette fois-ci en tant que civils à l'élection présidentielle d'avril.

Et, personne n'est content.

"A moins d'un miracle, ou que des partis moins connus ne forment une alliance – aucun d'entre eux ne constituera un sérieux défi aux quatre grands partis qui ont désigné d'anciens chefs d'Etat militaires comme leurs candidats à la présidentielle", affirme Ronke Damilola, un politologue à Lagos, la capitale commerciale du Nigeria.

L'argent, l'influence et le pouvoir semblent être derrière la nomination des généraux au cours des primaires au début de ce mois.

Pendant les primaires, l'actuel président Olusegun Obasanjo, un ancien chef d'Etat militaire entre 1975 et 1979, a été réélu en tant que porte-drapeau du parti au pouvoir, le 'People's Democratic Party' (PDP) à la présidentielle. Et le général à la retraite Mohammadu Buhari, qui a renversé le gouvernement élu du président Shehu Shagari en 1983, a obtenu la confiance de 'All Nigeria People's Party' (ANPP) dans une primaire gâchée par le départ de ses rivaux en signe de protestation. Le 'National Democratic Party' (NDP) nouvellement enregistré, mais fort, a élu le général à la retraite Ike Nwanchukwu comme son candidat à la présidentielle, tandis que le 'All Progressive Grand Alliance' (APGA) a choisi l'ancien dirigeant sécessionniste, le colonel Odumegwu Ojukwu, de la défunte République du Biafra, comme son candidat.

Une multitude d'officiers de l'armée à la retraite se présentent également pour l'élection des gouverneurs, ainsi que pour accéder au parlement, en avril.

"Les officiers retraités de l'armée marginalisent les politiciens. C'est inacceptable", estime Balarabe Musa de 'People's Redemption Party' (PRP).

Selon Chukwuemeka Ezeife, du 'United Nigeria People's Party' (UNPP), tous les candidats à la présidentielle, qui ont émergé jusqu'ici, ont "été imposés à leurs partis à travers des processus caractérisés par des intrigues, des manipulations et la suprématie des oligarchies politiques".

"Le chemin vers la stabilité démocratique n'est pas les généraux retraités de l'armée", affirme Ezeife. "Des soldats en service, ou à la retraite, sont essentiellement anti-démocratiques et régimentaires".

L'amertume est généralisée. "Beaucoup de primaires ont été organisées depuis les coulisses. Sinon, comment diable un général comme général Ike Nwanchukwu, par exemple, qui a adhéré au National Democratic Party (NDP) il y a environ une semaine quand il a quitté le PDP en signe de protestation, peut-il gagner les primaires pour la présidentielle alors que des gens, qui ont créé et financé le NDP, ont perdu?", s'étonne Ayo Idowu, un politicien basé à Lagos. Il n'y a eu aucune réaction immédiate de la part de Nwanchukwu.

L'amertume est ressentie principalement parmi les activistes favorables à la démocratie, qui ont combattu les juntes ayant dominé la vie politique du Nigeria depuis l'indépendance en 1960 — pour assurer au pays le plus peuplé d'Afrique des idéaux démocratiques bien enracinés. "C'est malheureux que nous assistions à davantage d'entrées d'anciens chefs d'Etat militaires dans le système démocratique actuel, mais personne n'est surpris parce que dans la politique nigériane, on a besoin de beaucoup d'argent pour mobiliser et se déplacer dans le pays. Ceux qui possèdent une telle somme d'argent sont ceux qui ont dirigé et accumulé des ressources", affirme Shina Loremikan de la Commission pour la défense des droits humains, basée à Lagos.

"C'est pénible qu'on permette à des militaires, qui ont mal géré ce pays pendant très longtemps, de diriger l'Etat plutôt que de le laisser à un véritable leader politique civil qui est habitué à dialoguer et à parvenir au consensus sur des questions", souligne-t-il.

D'anciens dirigeants militaires, qui ont renversé des présidents élus, n'ont pas été poursuivis, quoique la constitution du Nigeria interdise clairement les coups d'Etat militaires, selon Loremikan. "C'est nous-mêmes, Nigérians, qui encourageons les chefs militaires à s'emparer du pouvoir parce que nous ne les poursuivons pas en justice", explique-t-il.

D'anciens chefs d'Etat militaires ont rejeté ces arguments. Obasanjo, qui a été élu après la mort du dictateur nigérian le plus impopulaire, Sani Abacha, en 1999, soutient qu'il est le meilleur pour restaurer la confiance internationale dans un pays dont l'image a été ébranlée par la corruption et la mauvaise gestion. En plus de sa référence démocratique, beaucoup se souviennent d'Obasanjo, comme le dirigeant politique qui a restauré le pouvoir civil lorsqu'il a organisé les élections multipartites qui ont amené Shagari au pouvoir in 1979.

Buhari, qui a renversé Shagari, semble également jouer suivant les règles des principes démocratiques cette fois-ci. "Si on me donne mandat, je servirai loyalement sans distinction de sexe, de religion ou d'ethnie", a-t-il indiqué dans son discours d'acceptation de l'investiture de 'All Nigeria People's Party' (ANPP).

Mais, mauvaise encore pour les militaires, une nouvelle allégation de fraudes électorales, perpétrées par certains officiers de l'armée, a fait la 'Une' au Nigeria. La semaine dernière, la Commission électorale nationale indépendante (INEC) a indiqué qu'elle avait découvert plus de deux millions de fausses cartes d'inscription, représentant 3,3 pour cent des chiffres d'inscription prévus, d'environ 59,5 millions d'électeurs.

Le 16 janvier, la police a annoncé l'arrestation du directeur et de deux employés qui ont confessé que l'entreprise a été contactée par un colonel retraité de l'armée pour imprimer cinq millions de fausses cartes d'inscription à 200 nairas chacune (environ deux dollars US).

Les trois suspects ont, selon la police, avoué que 500.000 cartes seulement avaient été imprimées au moment de leur arrestation. Et, le colonel est toujours en liberté.

Selon Emmanuel Ighodalo, porte-parole du Commandement de la police à Lagos, le suspect pourrait utiliser ces cartes pour truquer les élections d'avril.

"Le demi-million de cartes, qui sont déjà entre les mains du colonel, pourraient causer beaucoup de dégâts. Si vous introduisez un demi-million de fausses cartes d'électeurs, vous pourrez changer l'issue de l'élection. Je suis sûr que ce n'est pas seulement à Lagos que cela se passe, cela se passe probablement partout dans le pays", affirme Lai Muhammed de l'Alliance pour la démocratie dans l'état central de Kwara, candidat au poste de gouverneur.

Il craint que des fausses cartes ne soient déjà en circulation. "Lorsque nous battions campagne, certains gars nous demandaient : 'pour quelle élection faites-vous campagne?' Nous avons déjà scellé le sort de cette élection il y a longtemps", affirme Muhammed.

"C'est triste pour notre pays", dit-il. "Nous devons nous donner la main pour échapper à ce mauvais sort".