ECONOMIE: D'autres ports ouest-africains cherchent à profiter de la criseivoirienne

LOME, 15 nov. (IPS) – Les ports de Tema au Ghana, de Lomé au Togo, et de Cotonou au Bénin connaissent depuis peu un accroissement de leurs activités en recevant de plus en plus de marchandises à destination ou au départ des pays enclavés de l'Afrique de l'ouest, notamment du Burkina Faso, du Mali et du Niger.

Cet accroissement des activités dans ces trois ports ouest-africains, est le résultat d'une opération de charme que leurs dirigeants effectuent dans les pays du Sahel en raison de la crise politique et militaire que traverse la Côte d'ivoire depuis le 19 septembre, et dont le port – Abidjan – desservait ces Etats enclavés.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger acheminaient habituellement leurs marchandises par le port d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Mais les approvisionnements sont interrompus à partir de ce port depuis le début de la rébellion militaire en cours en Côte d'ivoire, un pays qui représente une plaque tournante dans l'économie de la sous-région.

Des hommes d'affaires du Sahel estiment que la crise ivoirienne pourrait mettre à mal l'économie des pays de l'interland. "Nous avons des difficultés pour nous approvisionner", se plaint Moussa Sidi Mohamed, importateur nigérien.

Les importations et les exportations sont sur le point de prendre un coup avec le blocage du port d'Abidjan, dit-il. La situation peut occasionner, dans les pays enclavés, des pénuries de produits importés comme le sucre, le ciment, les hydrocarbures et bien d'autres denrées de première nécessité, ajoute-t-il.

"Nous avons recensé environ 238 camions maliens bloqués au port d'Abidjan ou sur les routes en Côte d'Ivoire", regrette le président du Conseil des chargeurs maliens, Amadou Djigué. Le Mali fait transiter la majeure partie de ses marchandises par le port d'Abidjan.

Le Burkina Faso fait transiter aussi, par la Côte d'ivoire, 600.000 tonnes de marchandises par an, et les 20 pour cent des besoins de ce pays sont importés toujours par l'intermédiaire du port d'Abidjan qui est le plus proche. "Globalement, nous évacuons du port d'Abidjan pour environ 80 pour cent des grands produits d'exportation que sont les matières agricoles", révèle Lansana Diawara, vice-président de la Chambre de commerce, d'industrie et artisanat du Burkina Faso. "Notre grande préoccupation est de réduire au minimum cette dépendance", souligne le ministre burkinabè du Commerce, Benoît Ouattara.

Certaines marchandises, qui étaient déjà au port d'Abidjan avant le début de la crise, ont été déroutées sur ceux de Tema, au Ghana, ou de Lomé, au Togo.

Des navires, qui devraient décharger du riz au port d'Abidjan pour le Mali et le Niger, ont été contraints de débarquer 13 tonnes au port de Tema.

Un autre navire, le MV Blanden Delmas, a déchargé également, au Ghana, 2,5 tonnes de riz pour le Burkina Faso. Deux autres bateaux ont débarqué, toujours à Tema, 10,5 tonnes et cinq tonnes de riz pour le Mali et le Niger.

Selon Cletus Kuzagbe, l'un des responsables de "Ghana Ports and Harbours Authority" (GPHA) (l'entreprise qui gère les ports du Ghana), le port de Tema peut faire face à la situation, et "des dispositions sont déjà prises pour que le port de Takoradi (un autre port ghanéen) vienne en appui à celui de Tema".

Les autres pays de la côte atlantique ouest-africaine ont saisi l'opportunité pour se lancer à la conquête du marché sahélien pour leur offrir de nouveaux débouchés maritimes. "Nous voulons assister les opérateurs du Sahel", affirme Agathe Mensah, chargée de marketing et de communication au port de Lomé.

"Nous voulons contribuer au désenclavement et réduire les effets de la crise ivoirienne", déclare, pour sa part, Ferdinand Assogba, directeur général du port de Cotonou, au Bénin.

Selon les responsables du port de Lomé, le nombre de navires qui arrivent chez eux est en "augmentation constante". "Il y a une augmentation très forte de nos activités. Nous n'avons pas encore les chiffres exacts, mais il est clair que le port de Lomé n'a jamais été aussi animé", se réjouit Mensah.

Les dirigeants de ces ports, qui veulent attirer la clientèle sahélienne, annoncent des facilités sur tous les plans. Réduction de tarifs, fin des tracasseries sur les routes, exonérations et meilleures garanties de sécurité des entrepôts sont, entre autres, les propositions qu'ils ont faites, en multipliant des réunions avec des opérateurs économiques du Sahel ainsi que des opérations publicitaires.

"Nous voulons faciliter les formalités aux opérateurs en créant un guichet unique au plus tard en mai prochain", annonce Mensah. Selon le colonel Awa Bélèyi, directeur du Port autonome de Lomé, "toute la communauté portuaire de Lomé, avec l'appui des autorités politiques, s'emploie, avec abnégation, à la résolution des problèmes".

Il a annoncé une réduction de 30 à 50 pour cent sur les factures de manutention à bord et à terre, qui est accordée aux opérateurs burkinabè. Et la Société des fibres et textiles (SOFITEX), qui détient le monopole de la commercialisation du coton au Burkina Faso, vient de déclarer que sa production cotonnière, estimée à 410.000 tonnes, transitera cette année par le Togo.

Le Mali a également décidé d'exporter sa production cotonnière par Lomé. Les bureaux représentant le port de Lomé à Bamako, la capitale malienne, et à Ouagadougou, la capitale burkinabè, enregistrent de nouvelles demandes. "Avant, les opérateurs maliens de coton ne passaient pas par nous, alors que maintenant, ils ont plus de 100 camions qui attendent d'être déchargés" à Lomé, confirme Mensah.

Pour séduire la clientèle des pays enclavés, chacun des ports évoque aussi des équipements et infrastructures, et notamment de la fluidité de trafic.

Lomé parle de son tirant d'eau au port qui est de 14 mètres de profondeur, "le plus important sur la côte, de Dakar (Sénégal) à Luanda (Angola)", selon ses responsables.

"A cette allure, il sera difficile pour le port d'Abidjan de retrouver rapidement son lustre d'antan", reconnaît Adama Coulibaly, un transporteur ivoirien.