JOHANNESBURG, 14 nov. (IPS) – Le développement explosif des téléphones cellulaires en Afrique a dépassé l'accueil réservé à toute autre nouvelle technologie.
Mais une culture africaine unique du téléphone cellulaire s'est développée, qui combine nécessité et valeurs traditionnelles communautaires.
"La plupart des gens qui possèdent des portables en Afrique de l'ouest, par exemple, ont tendance à servir de points de présence ou de points de communication pour leur communauté. D'autres personnes les payent ou empruntent simplement leurs téléphones pour passer des appels à des parents ou amis", affirme Francis Nyamnjoh, sociologue à l'Université du Bostwana.
Nyamnjoh cite une étude commandée par la branche d'investissement bancaire de Merrill Lynch qui a constaté que l'Afrique constituait un marché idéal pour les téléphones, mais que la demande n'avait jamais été satisfaite avant les téléphones portables en raison des limites de l'ancien système du téléphone fixe.
Internet est lent à démarrer en Afrique à cause du coût des ordinateurs domestiques et de leur dépendance d'une fourniture d'électricité et d'une possibilité de connexion irrégulières par rapport au système téléphonique de ligne terrestre. Mais les portables sont relativement peu coûteux, et ne nécessitent aucune période d'attente pour leur acquisition.
"La culture traditionnelle africaine, avec son insistance sur les palabres et les récits d'histoires orales, augmente l'utilisation du téléphone en tant que moyen de contact social et familial. A l'inverse, vous trouvez un type laconique de communication en Occident parce que les gens n'aiment pas "perdre du temps au téléphone", estime Connie Manuel, consultant commercial à Maputo, au Mozambique.
"Contrairement aux idées reçues, la sociabilité, l'interdépendance et la convivialité ne sont pas toujours un handicap à la rentabilité", indique Nyamnjoh.
Selon Nyamnjoh, l'impact des téléphones cellulaires sur la culture africaine peut être mesuré par la prolifération des appareils et la manière dont ils sont utilisés. Au Cameroun, par exemple, il y a seulement 87.000 utilisateurs de la ligne terrestre, avec leur nombre limité par le coût des réseaux de fils pour joindre les zones reculées. Les utilisateurs du téléphone cellulaire sont passés de zéro – au début des activités de MTN-Cameroun, prestataire de ce service – à 200.000, 18 mois plus tard. Les utilisateurs du téléphone cellulaire du Swaziland ont dépassé ceux de la ligne terrestre deux ans après l'introduction des téléphones mobiles.
Plus une personne tend à être passionnée, plus grande est la seconde dimension de l'impact du téléphone portable : le revenu moyen par utilisateur (RMPU). Le Nigeria a un sixième du Produit intérieur brut (PIB) par tête d'habitant de l'Afrique du Sud, mais le propriétaire moyen du téléphone portable au Nigeria utilise son appareil cinq fois plus que son homologue sud-africain. Les Etats-Unis ont 1.000 fois le PIB par tête d'habitant du Nigeria, mais les recettes obtenues du téléphone cellulaire d'un Nigérian moyen sont deux fois celui d'un utilisateur américain.
Pour un pays ayant un faible niveau d'activité économique comparé au monde développé, le Nigeria a un niveau élevé de consommation de minutes, selon le rapport de Merrill Lynch. Sur une base mensuelle au Nigeria, le téléphone cellulaire moyen est utilisé pendant 200 minutes par semaine, contre 154 en France, 149 au Japon, 120 en Grande-Bretagne, et 88 en Allemagne, indique le rapport.
"Cela pourrait s'expliquer par le fait que les Nigérians reçoivent plus d'appels qu'ils n'en passent, mais également par la réalité des "communautés d'un seul-propriétaire-utilisateurs-multiples (SOMU)", poursuit Nyamnjoh. "Cela fait penser que la valeur économique et sociale d'un téléphone portable dans des pays comme le Nigeria et le Cameroun est très élevée".
Pénangnini Touré, un consultant du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) au Mali, a indiqué à IPS : "Les gens donnent le numéro de portable d'un ami à d'autres amis, et ils laissent des messages auprès d'eux. L'ami devient un centre de communications. Ceci a conduit à un esprit d'entreprise. Les gens investissent dans le portable et ils font payer ceux qui l'utilisent".
Le problème au Mali n'est pas d'acquérir un téléphone cellulaire, qui peut être acheté facilement, mais d'obtenir un numéro de portable auprès de l'unique société de téléphonie mobile. Touré a attendu jusque-là une année pour recevoir un numéro. Mais des individus, qui sont devenus des cabines téléphoniques mobiles avec leurs unités de Nokia ou Siemens, on peut en trouver pratiquement du Cap au Caire.
"Il n'y a aucun doute que le téléphone cellulaire a contribué au développement économique et au contact social", affirme Teresa Atogiyire, rédactrice en chef principale de la radiodiffusion ougandaise. "Vous avez des gens qui vendent les appels téléphoniques par unité, qui coûtent environ 300 à 600 shillings".
Un dollar US équivaut à peu près à 1.800 shillings.
Ce qui est plus préoccupant, c'est la manière dont les entrepreneurs astucieux ont manœuvré avec les collines qui peuvent empêcher les téléphones cellulaires de recevoir les signaux de transmission, rendant les instruments non opérationnels. La réponse, ce sont les "tours de téléphone cellulaire".
"Ces types construisent de hautes tours faites en bois et en pierres au-dessus des collines et mettent une plate-forme au sommet. Là-haut, vous pouvez capter un signal de téléphone cellulaire. Un utilisateur paie 600 shillings pour y accéder par échelle et passer un appel. C'est beaucoup plus facile que de prendre un bus pour se rendre à un endroit qui a un signal", dit-elle.
Les nations africaines diffèrent les unes des autres, et Kagire Danson, éditeur de "Central African Media Agency" à Kigali, dit que "les Rwandais sont des gens très fiers. Nous ne partageons pas. Un téléphone cellulaire est considéré comme un symbole de statut".
Toutefois, Danson admet qu'il prend habituellement des messages pour des membres de sa famille et des amis qui ne sont pas encore connectés au système cellulaire.
"Une personne qui est un centre de communications devient important", estime Sam Ndwandwe, un expert en communications au Swaziland. "C'est pourquoi les 300 chefs du Swaziland veulent que le gouvernement donne des téléphones portables aux messagers des chefs, puisque le messager du chef est traditionnellement la voix de la communauté et le canal du chef conduisant vers la population. Comment un messager du chef peut-il ne pas avoir un téléphone portable?"

