KINSHASA, 13 nov. (IPS) – Le président Joseph Kabila a suspendu trois ministres du gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) ainsi que trois hauts fonctionnaires cités par un rapport des Nations Unies dans le pillage des ressources naturelles du pays.
Selon un décret présidentiel pris lundi et publié par la presse locale mardi, Kabila a indiqué que les six officiels qui faisaient – jusqu'à leur suspension – partie des figures les plus influentes du gouvernement, feront l'objet d'une enquête. La suspension des personnalités impliquées dans le pillage des ressources naturelles du Congo, souligne Kabila, "permettra sûrement à la justice d'accomplir sereinement son travail".
A ce sujet, le procureur général de la République, Luhunge Kabinda Ngoy, assure que le dossier judiciaire est déjà ouvert afin d'établir le degré d'implication des personnalités présumées coupables. "La justice fera son travail. Les personnalités impliquées auront l'opportunité de produire leurs moyens de défense. Quant à moi, j'ai ouvert un dossier judiciaire depuis le 18 octobre 2002 que je compte clôturer dans deux mois", a-t-il précisé.
Il s'agit, pour les membres du gouvernement, de Jeannot Mwenze Kongolo, ministre de l'Ordre et de la Sécurité publique, impliqué dans des transactions qualifiées d'illégales dans la vente du diamant et du cobalt, d'Augustin Katumba Mwanke, ministre délégué à la présidence de la République, accusé d'avoir signé des contrats léonins de joint-ventures avec des sociétés étrangères, spécialement zimbabwéennes et sud-africaines, et du général Denis Kalume, ministre du Plan et de la Reconstruction, cité comme actionnaire, à titre personnel, dans la société Sengamines, spécialisée dans l'exploitation et le commerce du diamant et dans bien d'autres.
Ironie du sort, Kalume présidait jusqu'ici la Commission nationale de lutte contre la corruption. Il s'agit également, pour les hauts fonctionnaires, de Mawapanga Mwana Nanga, ancien ministre sous le président Laurent Désiré Kabila, actuellement ambassadeur de la RDC au Zimbabwe, de Didier Kazadi Nyembwe, chef des services de sécurité, impliqués, selon le rapport, dans divers trafics, notamment d'armes en faveur de rebelles burundais et autres groupes armés disséminés à travers le Congo. Il y a, enfin, Jean-charles Okoto, ancien ministre des Affaires étrangères de Laurent Désiré Kabila et jusqu'ici patron de la Minière de Bakwanga (MIBA), la plus grande société minière d'Etat spécialisée dans l'exploitation et le commerce du diamant.
Depuis la publication du rapport de l'ONU sur le pillage des ressources naturelles de la RDC et l'implication de si hautes personnalités du pouvoir en place à Kinshasa, les Congolais avaient toute leur attention focalisée sur le chef de l'Etat et son gouvernement qui cachaient mal leur gêne face à ce scandale qui risquait d'éclabousser tout le régime, le président y compris, en cas d'absence de réaction exemplaire. L'opinion publique est globalement satisfaite par la mesure de suspension.
Les personnalités impliquées appartiennent soit au pré-carré du président Joseph Kabila, soit à celui de son père, Laurent Désiré Kabila, de sorte qu'elles passaient pour inamovibles.
Selon des analystes, la mesure de Kabila n'est toutefois pas dénuée d'un certain calcul politique. En frappant aussi fort, le jeune président réalise ainsi une "opération de grande envergure politique et fait d'une pierre deux coups. Outre qu'il envoie des signaux clairs en direction de la communauté internationale qui n'aurait pas manqué de l'accuser de faiblesse ou de complaisance, il s'adresse également et surtout aux Congolais qui, impatiemment, attendaient une réponse à leur revendication essentielle de voir les personnalités impliquées être déchargées de leurs fonctions", expliquent-ils. "Il s'agissait en fait d'un scandale au sommet de l'Etat", estime Floribert Chebeya, président de l'organisation non gouvernementale (ONG) des droits de l'Homme, la Voix des sans voix. "J'encourage le gouvernement à poursuivre ces personnes en justice pour que plus personne ne puisse se permettre de tomber dans ce genre d'agissements alors que la population congolaise sombre dans la misère depuis des années. Il était donc important que le gouvernement agisse dans le sens que la population attendait". Des analystes rappellent que c'est le gouvernement qui a demandé au Conseil de sécurité de l'ONU la constitution d'une équipe d'experts pour enquêter sur le pillage des ressources naturelles de la RDC "en violation de la souveraineté du pays et de son intégrité territoriale". Dans un sens, les résultats de l'enquête font l'effet d'un boomerang sur le même gouvernement, ajoutent les analystes. Dans sa communication officielle, lue à la télévision nationale par son directeur de cabinet, le président Kabila se félicite tout de même du fait que les résultas de l'enquête aient établi un rapport direct de causalité entre la présence des troupes étrangères – qui ont agressé la RDC – et l'exploitation illégale des richesses congolaises et "le fait que cette présence n'est nullement motivée par des préoccupations sécuritaires avancées par le Rwanda ou l'Ouganda". Il est difficile de prévoir dans quelle mesure les négociations politiques en cours à Pretoria, en Afrique du Sud, pourraient être affectées par ce bouleversement au sein du gouvernement de Kinshasa. Mwanke était le chef de la délégation gouvernementale à ces négociations dites de la dernière chance, dont devrait sortir une nouvelle structure politique chargée de piloter la période de transition. Mwanke était également pressenti pour l'un des quatre postes de vice-président de la République. A Kinshasa, un remaniement du gouvernement est attendu actuellement pour procéder au remplacement des ministres suspendus.

