DROITS-GABON: Le gouvernement est décidé à sévir contre les trafiquantsd'enfants

LIBREVILLE, 12 nov. (IPS) – Le gouvernement du Gabon est décidé à bannir la transformation des enfants en valeur marchande, en déclarant cette activité illégale et en autorisant, pour la première fois, la répression sur le terrain, du trafic des enfants.

Un décret du gouvernement, promulgué en janvier et dont l'application effective a été annoncée le 30 octobre, autorise les forces de l'ordre et les inspecteurs de travail à intervenir directement sur le terrain pour remonter la filière et sévir contre les trafiquants d'enfants. Environ 25.000 enfants, âgés de huit à 15 ans, sont exploités au Gabon. La moitié provient du Togo, du Bénin et du Nigeria. Ils sont employés dans des travaux domestiques et la vente ambulante de divers produits dans les rues de Libreville, la capitale, et des autres villes gabonaises.

"Les enfants travailleurs sont presque toujours aussi nombreux et privés de leurs droits. Ils continuent à vaquer à leurs occupations dans les rues de Libreville et dans certains foyers malgré les mesures de prévention adoptées et destinées à éradiquer le phénomène à travers le pays", déplore Grégoire Houndayi, consultant du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).

Le représentant de l'UNICEF au Gabon, Kristian Laubjerg, qui a regroupé, le 30 octobre, les ambassadeurs des pays concernés par le trafic des enfants dans la sous-région (Bénin, Cameroun, Côte d'Ivoire, Togo, Guinée Equatoriale, Mali et Nigeria) ainsi que les partenaires contribuant à la lutte contre ce fléau, a annoncé une répression plus forte.

La campagne de lutte, entamée en octobre 2001, n'a pas porté ses fruits puisque le trafic et l'exploitation des mineurs ont toujours continué au Gabon. Les autorités ont mis en place un cadre législatif répressif en même temps qu'un spot publicitaire en anglais et en français – destiné aux enfants victimes du trafic. Il existe aussi un numéro de téléphone vert (44.45.45) à la disposition des enfants désireux de dénoncer la maltraitance qu'ils subissent chez leurs maîtres.

Organisé conjointement par l'Union européenne (UE), l'organisation non gouvernementale (ONG) européenne Alisei et le ministère gabonais du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle, un atelier d'identification des nouvelles stratégies de lutte contre le trafic des enfants, a permis de sensibiliser les populations sur les inconvénients de priver les enfants de l'instruction et d'hypothéquer leur avenir.

Le chef de projet de l'ONG Alisei, Sergio Vezzola, a déclaré lundi à IPS que "les choses vont bouger car ceux qui exploitent les enfants seront soumis à des sanctions judiciaires. La gendarmerie et la police ont reçu l'ordre de mettre les contrevenants en prison et de favoriser le retour des enfants dans leur pays d'origine".

Au total 78 enfants provenant du Togo et du Bénin ont déjà été rapatriés dans leurs pays respectifs.

"Mais les trafiquants peuvent mettre en place rapidement des stratégies car beaucoup d'adolescentes sont impliquées dans ce trafic, et on s'est rendu compte que leur âge a vite évolué car les trafiquants adaptent rapidement leurs stratégies en contournant les lois qui doivent être, par conséquent, plus réprimantes sur le long terme", a ajouté Vezzola.

"Avec la montée du secteur informel, le trafic et le travail des enfants se sont développés sur le sol gabonais depuis quelques années", rappelle Paulette Missambo, ministre du Travail.

Selon Missambo, "C'est une pratique hideuse en rupture avec nos traditions et notre législation. Elle constitue un scandale que rien, ni l'extrême pauvreté, ni l'appât du gain, ni la recherche effrénée de l'argent facile ne sauraient justifier".

Pour le psychologue Gatien Mba, "L'éradication du fléau est rendue difficile par la forte présence, au Gabon, de la colonie ouest-africaine ancrée dans cette tradition" de l'exploitation des enfants. La réunion de Libreville, organisée en 2000, n'avait fait que jeter les bases de la reconnaissance du phénomène, son ampleur et sa gravité en Afrique de l'ouest et du centre. Les pays pourvoyeurs, de transit et les Etats d'accueil, en collaboration avec l'UNICEF, le Bureau international de travail (BIT), l'UE, les ONG, ont déployé des efforts dans des campagnes de sensibilisation et de lutte contre l'exploitation des enfants.

"Un projet dénommé 'le droit d'être enfant' est une démarche régionale d'appui à la protection des mineurs et à la lutte contre le trafic d'enfants en Afrique de l'ouest, financé par l'UE. Ce projet est né de la volonté commune de l'Etat gabonais, des ambassades – au Gabon – du Bénin, du Nigeria et du Togo, de l'UNICEF, de l'ONG Alisei et de la Commission européenne d'identifier et de quantifier le phénomène du trafic de mineurs", a déclaré Carlo de Filippi, chef de délégation de l'UE au Gabon.

Le Gabon a mis en place une série de mesures juridiques et institutionnelles, en vue d'assurer la protection des enfants victimes de ce trafic. Ce pays d'Afrique centrale, qui a ratifié la Convention relative aux droits des enfants en 1994, et qui a soutenu, en février à Genève, en Suisse, son rapport social sur le droit de l'enfant pendant la 29ème session, entend appuyer toutes les actions des organisations spécialisées en faveur de la protection de l'enfance.

"Le décret, qui sévit contre l'exploitation des enfants, intervient à point nommé. Mais la traite des enfants proprement dite est un crime contre l'humanité dans la législation européenne et, jusqu'à présent, les mesures prises en Afrique ne revêtaient qu'un caractère administratif", déplore Justin Nguema, encadreur d'enfants au Centre d'accueil d'Agondjè, dans la banlieue de Libreville.

La Croix-Rouge gabonaise, le Collectif des ONG contre le trafic des enfants (COCTE), et d'autres comme CARITAS, Care International Bénin, reconnaissent également qu'il n'existe pas de législation contre le trafic de l'homme en Afrique. Quand le gouvernement parle de traquer les trafiquants, c'est pour appréhender les contrevenants, mais c'est déjà un "grand pas qui est franchi", selon les ONG.

"L'UNICEF note avec satisfaction que les Etats (…) ont montré, au cours de ces dernières années, une mobilisation porteuse d'espoir", affirme Laubjerg.

Lors de l'ouverture du Sommet mondial sur le développement durable, organisé en août par l'ONU à Johannesburg, en Afrique du Sud, trois jeunes, représentant quelque 400 enfants de 80 pays, avaient exprimé leurs espoirs et leurs craintes en s'adressant aux chefs d'Etat pour qu'ils soient protégés des dangers immédiats auxquels ils sont confrontés. Plus de 250 millions d'enfants, âgés de cinq à 14 ans, travaillent dans le monde, dont 32 pour cent en Afrique, selon le BIT.