KINSHASA, 30 oct. (IPS) – Une controverse a opposé récemment les participants à la 9ème conférence sur le Bassin du Nil, à Nairobi, au Kenya, au sujet du partage des bénéfices tirés des ressources des eaux du fleuve qui intéressent dix Etats africains riverains.
Le malentendu autour du partage des bénéfices des ressources des eaux du Bassin du Nil, existe notamment entre les pays riverains qui sont en amont et ceux qui sont en aval du plus long fleuve africain (environ 6.700 kilomètres). Au cours de la rencontre, L'Egypte a particulièrement été prise à partie, sous le grief de continuer à accaparer la quasi-totalité des avantages du fleuve au détriment des Etats des grands lacs équatoriaux qui sont les sources du Nil. Près de 300 personnes, presque exclusivement des scientifiques spécialisés en gestion de l'eau, étaient présents à la rencontre dite du "Nil 2002" dont le thème était significatif : " Développement équitable des ressources du Bassin du Nil".
Dans leurs interventions, la plupart des délégations ont insisté sur des termes comme "équité et justice" avec une certaine gêne pour entrer dans le vif du sujet. C'est l'intervention du Dr Raphaël Kapiyo, doyen de la Faculté d'études environnementales de l'Université Maseno du Kenya, qui a permis d'entrer concrètement dans le débat. "L'équité dans l'utilisation et la distribution des ressources en eau du Bassin du Nil requiert de reconnaître le rôle et la contribution des pays comme la République démocratique du Congo (RDC) et l'Erythrée qui ont toujours été considérés comme insignifiants dans nos rencontres", a déclaré Kapiyo. "Les riverains de ces deux bassins peuvent ne pas directement utiliser les eaux, mais leurs activités peuvent détruire les conditions hydrographiques en amont du fleuve Nil. J'estime qu'en tant que bénéficiaire de tous les avantages parce qu'étant à l'embouchure du fleuve, l'Egypte devrait penser à investir certaines ressources tirées des eaux du fleuve dans la maintenance de l'écosystème dans les deux pays", a-t-il ajouté.
Kapiyo a demandé la révision des accords de 1929 et de 1959 signés par la Grande-Bretagne et l'Italie, qui octroyaient à l'Egypte seule, le contrôle des eaux du Nil. Kapiyo a pris à témoin la double intention exprimée par les parlements ougandais et kenyan à l'occasion d'une rencontre lors du "Lake Victoria Day – 2002" à Marenga Beach, à la frontière entre les deux pays.
Les deux parlements avaient en effet exigé la révision des deux accords "pour obsolescence". En réaction à cette intervention, la délégation égyptienne, visiblement choquée, a, par la voix de Mustapha Abas, ingénieur météorologiste, réfuté les allégations de Kapiyo et démenti le fait de dire que l'Egypte bénéficiait seule des avantages des ressources du Bassin du Nil. "C'est totalement aberrant", s'est-il insurgé. "Il est vrai que l'Egypte bénéficie des eaux provenant des lacs équatoriaux, mais cet apport n'est en rien déterminant dans les eaux que nous utilisons. L'Egypte dispose de ses propres apports en eaux qui ne sont pas à négliger, sans compter les eaux souterraines", a-t-il affirmé. Abas a ajouté ne pas refuser que des accords comme ceux de 1929 et 1959 puissent être revus ou réactualisés, mais, a-t-il dit, "ce sont les seuls qui continuent de régir encore aujourd'hui l'utilisation de l'eau dans le Bassin du Nil".
Le délégué du Burundi, Mathieu Nkurunziza, tenait aussi à ce que le dossier de la redistribution des bénéfices tirés des ressources en eau du Nil soit vidé. Il a relevé que son pays était confronté à une "aridité qui frise la désertification" alors qu'il y a des solutions à portée de l'Initiative du Bassin du Nil qui gère administrativement les activités du Bassin du fleuve. "Si nous devons bâtir une communauté du Bassin du Nil, chaque pays membre doit pouvoir se reconnaître dans les efforts de développement au sein du Bassin du Nil. Plus que tout autre pays, l'Egypte a réussi à développer un système d'irrigation très productif pour son agriculture alors qu'en amont, il nous est interdit d'utiliser les eaux du bassin pour ne pas perturber la gestion rationnelle des eaux du Nil", a souligné Nkurunziza. Selon lui, "La gestion de l'écosystème, dans les conditions actuelles, requiert une réconciliation entre les contraintes écologiques que subissent les riverains du bassin, en amont du fleuve et les avantages qu'en retirent ceux qui sont en aval".
Intervenant après les différentes positions exprimées, Meraji Msuya, secrétaire exécutif de l'Initiative du Bassin du Nil, a rassuré les uns et les autres au sujet de ce qui prenait l'allure d'un véritable litige au sein de la communauté du Bassin du Nil. Il a souligné que l'Initiative du Bassin du Nil était l'organisme indiqué pour connaître de ce genre d'incompréhension afin d'y apporter des solutions. "Aucune communauté d'hommes n'est à l'abri de frictions du genre de celui qui fait l'objet d'un si houleux débat. Tous les problèmes qui ont été soulevés ici font justement partie de notre cahier des charges. Notre secrétariat à Entebbe (Ouganda) se fait fort de se pencher soigneusement sur l'objet d'incompréhension et de formuler des propositions à soumettre à la commission des ministres en charge de l'Environnement et Ressources en Eau des Etats membres", a déclaré Msuya. La réunion de commission ministérielle "doit se tenir à une date encore à convenir et qui ne manquera pas de prendre les mesures appropriées", a-t-il ajouté.
Le Bassin du Nil couvre environ 3 millions de km2; près de 10 pour cent du continent. Dix pays se partagent ce vaste territoire où vivent quelque 255 millions d'habitants : le Burundi, le Rwanda, la RDC, l'Ethiopie, l'Erythrée, le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Soudan et l'Egypte. "Parmi les 10 Etats qui forment le Bassin du Nil, quatre se trouvent sur la liste de pays les plus pauvres de la planète", a précisé Msuya. Il s'agit du Rwanda, du Burundi, de l'Erythrée et de la RDC. L'Initiative du Bassin du Nil espère, à travers une coopération agissante, stimuler le développement dans tous les Etats membres, en finançant des projets pour une intégration régionale des pays riverains. Ceci apporterait sûrement, affirme Msuya, une solution à la controverse actuelle.
Créée en 1999 à Dar es Salaam, en Tanzanie, l'Initiative du Bassin du Nil sert actuellement d'interlocuteur aux bailleurs de fonds qui s'intéressent à cette expérience assez rare de coopération entre riverains d'un même cours d'eau. Le Canada, la Suisse, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et la Banque mondiale sont les principaux partenaires. Actuellement, 22 projets de développement sont en cours d'étude ou de financement pour une valeur de 100 millions de dollars, selon l'Initiative du Bassin du Nil.

