LAGOS, 19 oct. (IPS) – La femme de Peter Okotie vient de la péninsule disputée de Bakassi, riche en pétrole, que la Cour internationale de justice de La Haye (CIJ), aux Pays-Bas a déclaré appartenir au Cameroun.
"C'est une journée très triste pour moi et ma famille. Ma femme est d'Abana, l'une des îles, qui est le siège du gouvernement local de la zone de River State (l'Etat de River) au Nigeria. Nous avons trois enfants. Que va-t-il leur arriver? Seront-ils maintenant appelés des Camerounais? On ne peut pas refuser à mes enfants le droit d'appartenir au Nigeria", affirme Okotie, un fonctionnaire à Lagos, la capitale commerciale du Nigeria.
Chris Epkeyong, vice-gouverneur de l'Etat de Akwa Ibom, qui, comme plusieurs autres Etats, perdra une partie de son territoire en faveur du Cameroun, affirme que les Nigérians vivant dans la péninsule de Bakassi résisteront à toute tentative de se retirer.
"Nous avons vécu dans cette zone (Bakassi) pendant des générations et nous résisterons à toute tentative visant à nous la faire quitter. (Les populations de Bakassi) doivent être prêtes à toute éventualité", déclare Ekpeyong.
Florence Ita-Giwa, qui représente la région à l'Assemblée nationale à Abuja, la capitale administrative du Nigeria, confie : "Nous sommes des Nigérians et nous n'allons nulle part".
Conseillant la retenue, Jonathan Zwingina, président de la Commission d'information de la Chambre, indique : "Deux choses arrivent lorsque vous allez en justice; soit vous gagnez, soit vous perdez".
Et, le Nigeria a perdu le jeudi (10 octobre) lorsque la Cour internationale de justice – composée de 16 membres – a statué en faveur du Cameroun.
"Aller en justice exprime une confiance ultime dans l'intégrité et l'impartialité de la cour à rendre un jugement acceptable. Et, en allant en justice, nous (Nigérians), avons concédé le droit de la décision finale à la Cour internationale de justice, quelle que soit la direction de la requête", affirme Zwingina.
"Je pense qu'il nous incombe d'accepter hardiment et de façon raisonnable la décision de la cour. Je suis un législateur et je ne pense pas qu'un législateur ou responsable public réfléchissant un tant soit peu au Nigeria dirait : allons en justice et lorsqu'elle n'est pas en notre faveur, nous nous faisons justice nous-mêmes. Nous ne pouvons pas nous faire justice nous-mêmes parce que la Cour internationale est une cour des Nations Unies", affirme-t-il.
"Si nous jetons un coup d'œil au Conseil de sécurité de l'ONU à l'heure où nous parlons, la France est un membre permanent, et a un traité de défense avec le Cameroun. Le Cameroun lui-même est un membre du conseil, la France et le Cameroun pourraient donc influencer l'opinion publique contre nos intérêts", avertit-il. Zwingina a demandé instamment au gouvernement nigérian de trouver un moyen d'aider le Conseil de sécurité de l'ONU, qui est l'agence d'exécution pour la décision de la Cour internationale, d'essayer de garantir les intérêts des Nigérians vivant sur la péninsule.
La décision semble avoir invoqué les périodes de la guerre civile nigériane (1967-1970) pendant laquelle une partie de la péninsule avait été cédée au Cameroun par le régime du général Yakubu Gowon pour assurer un blocus total contre le Biafra (qui cherchait à faire sécession). On accuse maintenant Gowon d'être responsable de cette gaffe.
"C'est triste que nos leaders puissent simplement mettre fin à la vie des gens sans discuter de cela avec eux. Quelque chose qui a été fait il y a quelques années nous poursuit maintenant. Les dirigeants doivent être suffisamment préparés et honnêtes dans tout ce qu'ils font au nom de leurs propres populations. Ils doivent toujours aller vers leurs populations pour considérer au moins au moins la majorité des gens qui sont d'accord avec une telle décision", affirme Safinatu Mohammed, un commentateur politique à Lagos.
Mais selon Ben Nwosu, avocat et analyste politique, l'accord cédant la péninsule doit être respecté. "L'accord doit être honoré. Pour s'assurer de la défaite du Biafra, Gowon avait cédé cette portion de terre au Cameroun pour garantir le blocus du Biafra", affirme-t-il.
Mike Uyi, un défenseur des droits à Lagos, déclare : "C'est triste que des Nigérians qui vivent sur la péninsule depuis très longtemps soient maintenant forcés à devenir des Camerounais. Le Nigeria a dit qu'il se conformera à décision de la cour, quelle qu'elle soit, même si c'est une décision très triste parce qu'il ne serait pas bien de commencer à se battre pour cette zone après la décision de la cour'.
Le gouvernement a, toutefois, instruit les Nigérians vivant dans la région pour qu'ils restent là où ils sont.
Une déclaration signée par Tunji Oseni, un collaborateur du président Olusegun Obasanjo, cite Musa Elavo, ministre d'Etat pour la Justice, qui a déclaré que "le gouvernement nigérian demande du temps pour étudier (la décision) et faire des consultations".
"Le jugement n'aura aucun effet sur le pétrole nigérian et les réserves de gaz nigérian (sur la péninsule); il n'est pas possible ou approprié de parler en termes de gagnants et de perdants; le jugement doit être considéré en bloc", indique la déclaration.
Elle souligne que le gouvernement ne fera plus d'autres déclarations ou commentaires sur un quelconque aspect spécifique du jugement jusqu'à ce qu'à la fin du processus des consultations.
Mais le gouverneur de l'Etat, dont dépendait jusque-là la péninsule au Nigeria, menacerait de demander l'autodétermination si le gouvernement fédéral d'Abuja acceptait la décision de la cour. La péninsule de Bakassi est une chaîne de 12 îlots de 1.000 km, située sur l'Océan Atlantique. Plus de 90 pour cent de sa population, estimée à 250.000 habitants, est constituée de Nigérians du groupe ethnique Efik, qui avaient occupé la zone depuis le 18-ème siècle.
Des combats entre le Nigeria et le Cameroun sur la péninsule ont éclaté pour la première en 1994, et les deux pays ont maintenant une forte présence militaire sur la presqu'île. Les deux Etats se sont affrontés plusieurs fois sur la péninsule depuis 1994, lorsque le Cameroun a demandé à la Cour internationale de justice de La Haye de statuer sur la souveraineté de l'île.

