SANTE-MALI: Former des communicateurs traditionnels pour combattre lapratique de l'excision

BAMAKO, 14 oct (IPS) – Les partisans de l'excision au Mali avancent, entre autres raisons, l'hygiène et l'esthétique pour justifier cette pratique, affirmant que les parties génitales de la femme – non excisée – "sont laides, malpropres et sentent mauvais".

Ces justificatifs ont été évoqués au cours d'un atelier d'information et de formation des communicateurs traditionnels ou griots du Mali, à la mi-septembre à Sélingué, à 140 kilomètres à l'ouest de Bamako, la capitale malienne. Les griots jouent un important rôle de gardiens de la mémoire de l'histoire et des traditions maliennes. Le but de cette rencontre, la première du genre, était d'informer les griots sur les conséquences néfastes des pratiques de l'excision et des autres mutilations génitales féminines pour la santé de la femme et de l'enfant.

Lamine Traoré, coordinateur du Projet d'appui à la lutte contre les pratiques préjudiciables à la santé de la femme et de l'enfant (PASAF), a présenté, au cours des travaux, les justifications socio-anthropologiques et l'état des lieux de l'excision au Mali. Les partisans évoquent également des arguments fondés, selon eux, sur la religion musulmane pour soutenir que "la femme non excisée est impure et ne peut pas faire les prières". S'agissant du rapport entre l'excision et la sexualité, deux justifications sont avancées. L'excision permet, selon ses partisans, de préserver la virginité de la femme ou de la fille mineure. Pour eux, le clitoris se développe et permet une stimulation chez la femme, ce qui peut accentuer ses désirs sexuels. Certains affirment même que l'excision rend la femme plus féconde.

Selon une étude du ministère de la Santé effectuée en 1998, quelque 90,4 pour cent des femmes et filles mineures sont excisées au Mali chaque année.

Il n'existe pas encore de loi spéciale qui réprime l'excision dans le pays.

Cependant, en 1998, un arrêté du ministre de la Santé avait interdit les mutilations sexuelles. Mais sachant que ces pratiques sont ancrées dans les us et coutumes, on estime que seule la sensibilisation, avec le concours des associations et des organisations non gouvernementales (ONG), peut contribuer à mettre un terme au fléau. Le fait d'associer les griots au combat donne l'espoir que la lutte sera plus efficace et concluante, selon les autorités.

Présentement, le ministère de la Femme, de l'Enfant et de la Famille prépare, en collaboration avec des ONG, une conférence nationale sur les mutilations sexuelles, le SIDA et les maladies sexuellement transmissibles (MST).

Le moment fatidique de l'atelier a été la projection d'un film diapo et l'explication des conséquences de l'excision sur la femme et l'enfant par le Dr Moustaphe Touré du Centre communautaire de Lafiabougou, un quartier de Bamako. Les images et le commentaire du médecin ont jeté un émoi dans la salle à tel point que Barou Dembélé, président de la séance, a ordonné l'arrêt du film.

Le choc des images a aussitôt déclenché, chez les communicateurs traditionnels, leur engagement ferme dans la bataille contre l'excision et les autres pratiques néfastes à la santé de la femme et de l'enfant.

Les participants, par la voix de Dembélé, se disent conscients de la difficile et délicate mission de sensibilisation des populations contre les mutilations génitales féminines. Ils se disent plus que jamais déterminés à éradiquer l'excision dans ce pays d'Afrique de l'ouest très attaché à ses traditions. Ils étaient 60 participants, dont 45 hommes dont la majorité sont des griots et 15 femmes dont 10 griottes. Pour réussir leur mission, les participants recommandent la conscientisation et la sensibilisation des couches les plus vulnérables de la société, l'organisation d'une série d'ateliers d'information sur les pratiques néfastes de l'excision à l'intention des leaders communautaires, des chefs religieux, des communicateurs traditionnels au niveau national, régional et local. Ils souhaitent que cette formation soit parrainée par la première dame du Mali.

Les participants recommandent également la formation des communicateurs traditionnels en matière de plaidoyer pour leur permettre de justifier efficacement l'abandon de la pratique de l'excision dans le pays. Ils demandent la production et la diffusion de matériel audiovisuel de plaidoyer (magazines, documentaires, affichages…) dans les médias publics et privés.

Initié par l'association "SOS Culture", l'atelier de Sélingué a été organisé par le Comité national d'action pour l'abandon des pratiques néfastes (CNAPN), grâce à un appui financier de l'ONG Plan International et du gouvernement malien.

Au sortir de l'atelier, les communicateurs traditionnels et d'autres participants ont renouvelé leur détermination à combattre l'excision, eu égard au rôle capital qu'ils jouent dans la société malienne.

Aminata Doumbia, une griotte du village de Sandaré (à 15 km de Sélingué), s'engage : "J'ai été bouleversée par les images que j'ai vues. Désormais, avec l'aide de tous, nous combattrons ce fléau. Je reconnais que c'est difficile d'aboutir, mais avec la volonté, nous arriverons".

Bocoum Madyna Daffe, représentante de l'ONG Plan International, témoigne : "Je suis satisfaite des résolutions finales. Nous sommes derrière les communicateurs traditionnels et osons espérer que cette fois-ci, nos attentes seront satisfaites".

Pour Coulibaly Worokia Haîdara, secrétaire à la CNAPN, "C'est une bonne chose de réunir les griots. Nous venons, par cet acte, toucher au c?ur du problème. La solution finale est possible".

Gaoulo Mamadou N'Diaye, benjamin de la délégation de Bamako (20 ans) déclare : "Enfin, nos autorités ont bien compris qu'il fallait nous associer. C'est une bonne chose. La solution est proche".

Et le comédien Cheick Oumar Soumano d'ajouter que "Nous sommes comblés de ce choix des autorités sur nous. C'est ce moment que nous attendions. Nous ferons de notre possibilité pour réussir ce pari", celui d'éradiquer l'excision au Mali.

Selon des analystes, même si les partisans de l'excision fondent encore cette pratique sur les cultures traditionnelles et la religion, il n'en reste pas moins qu'elle est fortement encouragée par l'ignorance et la pauvreté. Au Mali, dont la population est d'environ 10 millions d'habitants, 69 pour cent vivent sous le seuil de pauvreté.