COMMERCE: La crise ivoirienne fait des victimes économiques à la frontièreavec le Burkina Faso

NIANGOLOKO, Burkina Faso, 14 oct (IPS) – Jadis prospère, Niangoloko, la première ville burkinabè frontalière entre la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso, devient une localité fantôme. Dans cette petite cité d'affaires où grouillaient habituellement plusieurs opérateurs économiques, la vie semble s'être arrêtée.

Un silence de mort y règne depuis le déclenchement de la crise ivoirienne.

De nombreux maquis ont fermé. Le calme y est très plat en ce début d'octobre. Seules quelques motos circulent. "Nous sommes les premières victimes de la crise ivoirienne", souligne Jean François Zoungrana, un transitaire. En poste dans cette ville depuis une dizaine d'années, il dit ne jamais avoir vu Niangoloko dans un tel état. En effet, depuis le soulèvement des insurgés militaires ivoiriens, le 19 septembre, seuls quelques camions de cola ont pu traverser la frontière en provenance de la Côte d'Ivoire. "Pourtant, c'est au moins 60 camions qui passaient par-là chaque jour", souligne-t-il.

Le trafic au compte-gouttes se fait dans un seul sens, c'est-à-dire en provenance de la Côte d'Ivoire. Et Christophe Soulama, un autre agent de transit à Niangoloko, de préciser que "les véhicules qui arrivent sont ceux qui ont été bloqués entre Bouaké et la frontière". En somme, ces véhicules avaient déjà quitté le port d'Abidjan avant la crise.

Selon les populations de Niangoloko, la famine n'est pas loin. "Tout ce que nous consommions venait de la Côte d'Ivoire. Si cette route reste bloquée, ce sera dramatique pour nous", affirme Marguerite Sawadogo, vendeuse de vivres au poste de douane. Tous les produits manufacturés de ménage ou de cuisine de grande consommation, comme le savon, le sel, l'huile de table et le riz, importés d'ailleurs ou fabriqués en Côte d'Ivoire, transitent par le port d'Abidjan.

Y compris les carburants distribués dans la région de Bobo-Dioulasso dont dépend Niangoloko, une localité de 10.000 habitants environ.

Pour Alidou Zoungrana, commerçant, cette rentrée scolaire 2002-2003 sera très difficile dans la région de Bobo-Dioulasso, deuxième ville du Burkina où s'arrête la voie ferrée venant d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Et il s'en explique : "Les commandes de fournitures scolaires ne sont pas encore livrées et voilà ce qui est arrivé. Par ailleurs, il nous sera difficile de subvenir aux besoins de nos enfants puisque nous ne travaillons plus depuis plusieurs jours". A Yendéré, localité située à 10 kilomètres de Niangoloko en direction de la Côte d'Ivoire, la situation est identique. Peut-être plus dramatique même.

Ici, le marché, qui grouillait toujours de monde, est non seulement fermé, mais l'accès au village est aussi presque sous un contrôle des forces de police. "Nous ne sommes pas habitués à la vie que nous menons actuellement. Yendéré est vide. La nourriture commence à manquer. La vie sera très dure les jours à venir si la crise ivoirienne perdure", soutient Jérôme Birba, instituteur. Dans ce village, le problème majeur est l'accueil des nombreuses personnes qui rentrent de Côte d'Ivoire. "La population n'est pas préparée à accueillir ce flux important de personnes qui arrivent les mains vides. Le gouvernement n'a pas pris des dispositions pratiques pour leur accueil.

C'est difficile déjà que les vivres se font rares", explique Idrissa Ouattara, vulcanisateur.

En raison de ce flux, les populations craignent aussi qu'une épidémie se déclenche. "Les gens vivent dans des conditions difficiles, sans hygiène.

L'eau potable n'est pas disponible ici. Le pire n'est pas trop loin", révèle Birba.

Néanmoins, les populations ont regagné le dernier village burkinabé situé à côté de la rivière qui sert de frontière naturelle entre les deux pays et qu'elles avaient fui les premiers jours des événements. La vie reprend petit à petit dans l'agglomération. Les paysans ont commencé à aller dans leurs champs, mais leurs activités ne sont pas rémunérées, en particulier les femmes. Elles ne vendent plus leurs aliments aux transporteurs et à leurs passagers.

Malgré la présence de l'armée burkinabè sur le terrain, les gens continuent d'avoir peur. "Nous vivons ici la peur au ventre. Notre village est à la portée des tirs en provenance de l'autre côté. Nous avons tout perdu en deux semaines. Plus rien ne marche", déplore Issa Ouattara, du collectif des syndicats des transporteurs de Léraba, une localité voisine. Au même moment, les populations burkinabè sont aussi inquiètes pour leurs compatriotes vivant en Côte d'Ivoire. De Niangoloko à Léraba (23 km), les populations ne suivent que la télévision ivoirienne. Elles ne peuvent pas recevoir les images de la télévision burkinabè. "Je ne regarde même plus la télévision à cause des propos qui sont tenus contre notre pays. La Côte d'Ivoire est le deuxième pays pour de nombreux Burkinabè. Nous traiter de tous les noms me met mal à l'aise", déclare Alain Dédoui, estimant que les autorités ivoiriennes "ont poussé très fort le pion". Il se dit certain qu'elles ne pourront pas maîtriser les conséquences d'une telle médiatisation de la crise. Soulama Safiemba abonde dans le même sens. "Ce n'est pas nous qui allons détruire la Côte d'Ivoire qui représente notre poule aux œufs d'or. Notre souhait est que tout aille bien. Mais le traitement de cette affaire par la presse, notamment les images que la télévision nous montre, ne sont pas de nature à régler le problème. Je pense même que cela peut entraîner d'autres difficultés plus tard". Se disant "révoltée par l'opinion injuste" qu'on fait de son pays à travers les médias, Rosalie Sawadogo, vendeuse de vêtements à Niangoloko, a simplement décidé de ne plus suivre les émissions d'information de la télévision ivoirienne. "Je me contente de la série brésilienne", avoue-t-elle. Le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire partagent plusieurs dizaines de kilomètres de frontières et près de 3 millions de Burkinabè vivent en Côte d'Ivoire qui compte quelque 16 millions d'habitants dont environ six millions d'étrangers originaires en majorité des autres pays d'Afrique de l'ouest.