ABIDJAN, 6 juil (IPS) – L'ancien Premier ministre de Côte d'Ivoire, Alassane Dramane Ouattara, président du Rassemblement des républicains (RDR – opposition), est officiellement reconnu comme Ivoirien depuis le 28 juin. Il a obtenu de la justice son certificat de nationalité ivoirienne.
Le juge Cissé Matto Loma, deuxième vice-présidente du tribunal de première instance d'Abidjan-Plateau, a délivré à Ouattara son certificat de nationalité. Le combat de l'ancien Premier ministre de feu président Félix Houphouet Boigny se dirigera désormais vers la question de son éligibilité à la présidence de la République.
La délivrance de ce certificat de nationalité est intervenue – avec surprise – au moment où la campagne électorale pour les conseils généraux bat son plein. Ce certificat de nationalité arrive aussi à un moment où personne ne s'y attendait, notamment après l'échec de Seydou Elymane Diarra, président du Forum national pour la réconciliation, dans ses démarches visant à obtenir plus tôt ce document administratif pour le président du RDR, conformément aux résolutions du forum organisé à Abidjan en décembre 2001.
Soumahoro Ben N'Faly, président de l'Association des producteurs de café de Côte d'Ivoire déclare : "Je pense qu'en tant que citoyen et membre de la société civile, la délivrance du certificat de nationalité à M. Alassane Dramane Ouattara est intervenue au bon moment. Car cet acte met fin aux déclarations passionnées, aux positions tranchées des uns et des autres".
A l'opposé, Marina Grogbé, institutrice à Abidjan, estime que "la délivrance d'un certificat de nationalité à M. Alassane Dramane Ouattara par la justice ivoirienne ouvre la voie aux troubles dans le pays parce qu'une bonne partie de la population sait qu'il n'est pas ivoirien".
Son collègue Ykuo Joseph de Williamsville (commune d'Abidjan) se déclare méfiant : "La Cour suprême avait déjà démontré l'origine douteuse de M.
Alassane Ouattara. Maintenant, si on lui délivre un certificat de nationalité, il pourrait être candidat à l'élection présidentielle, à la députation, aux conseils généraux, etc. Que doit considérer l'opinion nationale?", interroge-t-il.
Bamba Gué, économiste, estime que dans les conditions actuelles, "Il est pratiquement impossible de faire une analyse approfondie de l'impact que peut avoir cette décision de justice. Surtout que le problème qu'est censée régler cette décision dure depuis 1993. Cependant, par rapport au contexte actuel, par rapport à l'évolution du pays, par rapport surtout à l'intervention du ministre de l'Intérieur qui a rappelé que M. Alassane Ouattara a obtenu trois certificats de nationalité depuis 1999, on peut penser qu'il s'agit en réalité d'un non-événement".
Pour le président des jeunes du RDR, Joseph Odjé Tiakoré, "La délivrance du certificat de nationalité au président du RDR n'est qu'une bataille gagnée; mais le plus important reste la révision de l'article 35 et, au besoin, l'abrogation de l'actuelle constitution". Tiakoré, qui donnait une conférence de presse le 30 juin à Abidjan, a annoncé que la marche de protestation, initialement programmée le 9 juillet pour aller chercher le certificat de nationalité de Ouattara au tribunal d'Abidjan, était maintenue avec pour objectif cette fois, "la révision de l'article 35 de la constitution" qu'il trouve "inique".
L'article 35 de la constitution, votée à plus de 86 pour cent par les Ivoiriens au référendum de juillet 2000, stipule qu'un candidat à la présidence de la République doit être un Ivoirien qui "ne s'est jamais prévalu d'une autre nationalité". Cette disposition disqualifie Ouattara qui avait occupé, dans le passé, des postes internationaux au titre de la Haute Volta (actuel Burkina Faso). Mais Ouattara affirme que même à cette époque, il n'avait jamais renoncé à sa nationalité d'origine.
Le Front populaire ivoirien (FPI – parti du président Laurent Gbagbo au pouvoir) estime que le certificat de nationalité ne règle pas le problème d'éligibilité. Selon Pierre Amondji Djedji, candidat du FPI aux conseils généraux pour le district d'Abidjan, "Tous ceux qui sont choqués de voir Alassane Dramane Ouattara ivoirien doivent avoir à l'esprit qu'être ivoirien ne veut pas dire qu'on est de facto éligible au poste de président de la République. A ce niveau, c'est une autre affaire".
Des jeunes du FPI ont organisé des marches pendant deux jours à Abidjan pour protester contre la délivrance du certificat.
Mabri Toikeusse, député et secrétaire général adjoint de l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire (UDPCI – parti du général Robert Guéi qui a renversé Henri Konan Bédié en décembre 1999), "salue cette décision de justice, elle est conforme à l'esprit du Forum pour la réconciliation nationale". Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI – ancien parti unique renversé en décembre 1999 par les militaires), a "pris acte de cette décision en supposant que la justice s'est entourée de toutes les précautions d'usage avant de délivrer le document".
Patrice Ahouré du Parti du progrès social (PPS) soutient que le certificat de Ouattara est un non-événement. "Car l'essentiel, c'est d'arriver à l'abrogation de la constitution au profit d'une constitution plus démocratique qui ne catégoriserait plus les Ivoiriens, ni les exclurait".
Le secrétaire général de l'Union des sociaux démocrates (USD), Climalo Coulibaly, indique "avoir le sentiment que c'est le même cas de figure que le premier certificat de nationalité signé par le juge Zorro-Bi-Ballo et qui avait été annulé. Je me demande si la vice-présidente (du tribunal) est qualifiée et habilitée à signer un document d'une telle nature. J'attends de voir si le ministère public ne réagit pas pour me prononcer de façon à définitive".
Le ministre d'Etat chargé de l'Intérieur, Emile Boga Doudou, a déclaré à la télévision nationale que le gouvernement n'était "ni de près, ni de loin impliqué dans cette affaire de justice. Le gouvernement n'était pas au courant et n'avait même pas à être au courant, puisqu'il s'agit du pouvoir judiciaire que nous avons toujours considéré indépendant".

