COTONOU, 17 mai (IPS) – Une quantité de faux billets de 10.000 francs CFA (environ 14,2 dollars US), injectée dans les marchés et les banques des Etats membres de l'Union économique et monétaire de l'Afrique de l'ouest (UEMOA), provoque la panique depuis fin-mars dans le secteur commercial.
Le 6 mai, le directeur de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'ouest (BCEAO) pour la Côte d'Ivoire, Bakary Lansina, a tenté, à Abidjan, de rassurer les opérateurs économiques, indiquant que quelque "100 millions de FCFA (environ 142.857 dollars US) en fausses coupures de 10.000 ont été récupérés par les agences de la BCEAO des huit Etats membres depuis le 23 mars".
Par contre, a-t-il souligné, "l'ensemble de la circulation fiduciaire s'élève à 1.635 milliards de FCFA (environ 2,335 milliards de dollars) composés à 80 pour cent de grosses coupures".
"Rien qu'en Côte d'Ivoire au 30 avril, 13 millions de FCFA (environ 18.571 dollars US) en fausses coupures ont été saisis", a précisé Lansina, reconnaissant que ces faux billets "ne sont pas détectables avec les appareils traditionnellement utilisés dans les banques". L'UEMOA compte huit pays : Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
Les premiers faux billets ont été découverts le 23 mars à Cotonou, au Bénin, et le 26 mars à Lomé, au Togo avant d'être détectés dans d'autres pays de l'UEMOA. Au total 1.852 billets de 10.000 FCFA, d'un montant total de 15,820 millions de FCFA (environ 22.600 dollars US) en fausses coupures, avaient été détectés le 26 mars, à Lomé, lors d'un versement de la banque Ecobank-Togo au siège national de la Banque centrale dans la capitale togolaise.
Peu de temps après, Ali Nassr, un ressortissant libanais, a été arrêté à Lomé par la gendarmerie togolaise et il a révélé avoir envoyé 52 millions FCFA (environ 74.285,7 dollars US) au Bénin. Au Togo et au Bénin, deux pays voisins, c'est un autre Libanais, Mahmoud Toufic Rmeiti, qui serait soupçonné par la police des deux Etats d'être le chef du réseau de ce trafic de faux billets. Basé à Lomé et à Cotonou, Rmeiti, 38 ans, opèrerait depuis plusieurs années dans la sous-région, selon la police citée par la presse.
Accusé par la police d'être l'auteur des 1.852 faux billets détectés à Lomé, Rmeiti est également suspecté d'avoir déposé sur son compte bancaire, le 22 mars, 15,220 millions de FCFA (environ 21.742,8 dollars US) de faux billets et d'en retirer, peu après le même jour, 15,471 millions de FCFA (environ 22.101 dollars US). Quatre jours plus tard, le 26 mars, il dépose à la banque 9,650 millions de FCFA (environ 13.785,7 dollars US) de faux billets pour en retirer, quelques heures après, 7,143 millions de FCFA (environ 10.204 dollars US), toujours à Lomé, selon la presse. Recherché par la police du Bénin et du Togo, Rmeiti aurait pris la fuite pour se rendre en Europe avant de se réfugier dans son pays d'origine, au Liban. Un mandat d'arrêt international serait lancé le 5 avril contre lui par un juge togolais. Mais Rmeiti a réagi du Liban à travers la presse béninoise pour rejeter toutes ces accusations qu'il qualifie de "cabale" manigancée contre lui par certains de ses compatriotes de la communauté libanaise du Bénin, et qui "cachent des "velléités de règlement de compte". Il déclare être en voyage – et non en fuite – et promet de "revenir au Bénin donner sa version des faits". "Nous avons travaillé de concert avec la BCEAO pour l'évolution de l'enquête et nous avons arrêté une vingtaine de personnes de diverses nationalités qui ont été déférées", a indiqué le directeur général de la police judiciaire du Togo, Raymond Koudouwovor, qui a pris part à une récente réunion de concertation à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
"La rencontre a regroupé des représentants des directions de la police judiciaire des pays membres de l'UEMOA et le staff de la BCEAO. Ce fut une réunion stratégique qui nous a permis d'étudier les voies et moyens pour une lutte efficace contre les faux billets", a-t-il ajouté.
Hors de la zone UEMOA, une femme ivoirienne et un Français ont été arrêtés à Paris, au moment même où ils étaient en train d'échanger des centaines de faux billets de 10.000 FCFA contre des euros dans des foyers de travailleurs immigrés – en France – qui ont besoin du FCFA pour leurs vacances en Afrique. L'annonce de la circulation de ces faux billets a provoqué une panique générale suivie d'un refus systématique des fausses coupures de 10.000 FCFA dans les échanges courants, notamment dans les marchés.
Pour Sarah Sant'anna, secrétaire de direction dans une entreprise, il est difficile de faire des achats avec les billets de 10.000 FCFA à lomé. "Ils rejettent les billets alors qu'ils n'ont même pas de détecteur de faux billets".
"Moi, je ne veux plus toucher les billets de 10.000 FCFA pour éviter les surprises", s'exclame Dédé Ekoué, revendeuse au grand marché de Lomé. Selon elle, une grossiste du marché s'est retrouvée avec 210.000 FCFA (environ 300 dollars US) de faux billets après des achats effectués chez elle.
Marcel Gaba, un banquier, avoue être "plus vigilant que jamais", ajoutant que "l'ampleur du phénomène est grande". "En plus du détecteur, nous passons par tous les critères d'identification que sont l'impression du billet en relief, le papier sonnant, le filigrane, le fil de sécurité, l'emblème de la BCEAO enchâssé sur chaque face du billet, etc". Au Niger, une quarantaine de faux billets ont déjà été saisis aux guichets de la Banque centrale, à Niamey, la capitale, au moment des versements, selon le directeur national de la BCEAO, Soumana Abdoulaye. Il a demandé aux Nigériens "de ne pas céder à la panique", assurant que la BCEAO "a pris toutes les dispositions pour démanteler le réseau".
"Il ne s'agit pas d'un phénomène de grande ampleur, mais il est apparu spectaculaire parce que les faux billets ont été introduits en même temps dans presque tous les pays de l'UEMOA", selon le directeur national de la BCEAO en Côte d'Ivoire. Seule la Guinée-Bissau n'a pas encore vu de faux billets en circulation, a précisé Lansina.
"C'est la première fois que notre monnaie est attaquée par une contrefaçon aussi avancée", a-t-il affirmé, indiquant que les paysans sont généralement "les plus vulnérables" à cause de leur incapacité à distinguer les vrais billets des faux. Le billet de 10.000 FCFA est mis en circulation en septembre 1994 par la BCEAO.

