CONAKRY, 15 mai (IPS) – L'organisation non gouvernementale (ONG) de défense des droits de l'Homme, Human Rights Watch, accuse la Guinée de soutenir les rebelles libériens du LURD qui luttent pour renverser le régime du président Charles Taylor.
Dans ce rapport publié ce mois-ci et accablant pour les autorités guinéennes, dont IPS a obtenu copie cette semaine, l'ONG Human Rights Watch (HRW), basée aux Etats-Unis, accuse ouvertement Conakry d'alimenter le conflit au Libéria "en apportant son soutien logistique, financier et militaire aux rebelles du LURD". LURD signifie "Liberian Union for Reconciliation and Democracy (Union des Libériens pour la réconciliation et la démocratie). HRW affirme que "Des preuves attestent que cette aide est apportée en pleine connaissance et avec le soutien de responsables guinéens de haut-rang", ajoutant que "Le responsable du LURD, Sekou Conneh, un Mandingue du Libéria, a accès au président guinéen Lansana Conté par l'intermédiaire de sa femme, Ayesha Conneh, qui a été le conseiller spirituel du président depuis qu'elle a prédit une tentative de coup d'Etat en 1996".
HRW indique avoir "interrogé une quinzaine de recrues du LURD originaires de Sierra Leone qui, après avoir gagné Conakry par bateau, ont raconté comment ils avaient été pris en charge, sur le quai, par des militaires guinéens en uniformes. Ensuite, ils ont été, selon leur récit, hébergés dans des "lieux sûrs" fréquentés par des hommes en uniformes militaires". "La plupart disent avoir été transportés de Guinée vers le Libéria par convois militaires, durant lesquels ils recevaient de nouveaux uniformes et de nouvelles armes dont leurs commandants leur disaient qu'ils venaient de Guinée", ajoute le rapport disponible sur le site Internet de Human Rights Watch. Toujours selon HRW, "Quelques témoins ont assuré avoir vu des hommes en uniformes de l'armée guinéenne entrer et sortir des camps du LURD autour de Kolahun et de Voinjama. De nombreux civils utilisés par le LURD comme porteurs ont raconté à Human Rights Watch comment ils avaient été forcés de marcher jusqu'à la frontière avec la Guinée où ils chargeaient les armes, les munitions et les fournitures pour retourner ensuite aux bases du LURD dans le comté de Lofa" (nord du Libéria).
"Des combattants du LURD blessés et des civils libériens ont indiqué avoir été évacués des villes du comté de Lofa vers les hôpitaux de Conakry pour y être soignés".
Par ailleurs, l'ONG américaine émet des réserves par rapport à la participation des soldats guinéens à la Mission de paix des Nations Unies en Sierra Leone (MINUSIL). "Compte tenu de ces liens étroits entre le gouvernement de Guinée et les rebelles du LURD au Libéria, la participation des troupes gouvernementales guinéennes à la Mission de maintien de la paix des Nations Unies en Sierra Leone, la MINUSIL, devrait être considérée avec inquiétude", indique le rapport. "Le contingent guinéen de la MINUSIL est actuellement déployé dans le district sierra-léonais de Pujehun qui borde la frontière avec le Libéria, faisant craindre que cette région à son tour ne devienne une base d'opérations pour le LURD qui disposerait alors de deux axes pour attaquer le Libéria", souligne le rapport.
Plus loin, HRW rapporte certains détails. "Certains problèmes ont déjà été signalés. Le 27 février 2002, une trentaine de soldats guinéens de la MINUSIL, sous le commandement du capitaine John Fadika, ont pénétré dans le camp de réfugiés libériens de Jimmi Bagbo en Sierra Leone, soi-disant "en mission"; ils ont interrogé les réfugiés sur l'origine de la population du camp et ont ordonné à une femme réfugiée de leur faire la cuisine". "Cet incident, qui a effrayé les réfugiés libériens, a constitué une violation des règles de la MINUSIL et des normes internationales de protection des réfugiés, qui garantissent le caractère civil et humanitaire des camps de réfugiés", selon HRW.
Le rapport souligne que "cette incursion s'est effectuée sans notification préalable au bureau du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), qui gère le camp. Bien que des mesures punitives aient été immédiatement prises par la MINUSIL et le HCR à l'encontre des troupes guinéennes, cet incident illustre avec quelle facilité le contingent guinéen de la MINUSIL pourrait utiliser sa position à mauvais escient pour accéder aux réfugiés libériens en Sierra Leone et les intimider", affirme l'ONG.
Du côté des autorités guinéennes, aucune réaction officielle n'a été signalée après la publication du rapport. "C'est un tissu de mensonges", s'est contenté de commenter une source militaire anonyme contactée à Conakry par IPS.
En fait, Conakry n'a jamais reconnu un quelconque soutien apporté à telle ou telle autre faction libérienne en lutte contre le pouvoir du président Taylor. Pourtant dans le passé, le chef de l'ULIMO-K, Aladji Kromah, actuellement aux Etats-Unis, effectuait des séjours fréquents en Guinée où sa présence se faisait souvent remarquer à la grande mosquée Fayçal de Conakry, la capitale, lors de la grande prière de vendredi. "Le conflit actuel au Liberia est de plus en plus complexe à cause de la toile de fond qui est le changement des alliances militaires et politiques fondées sur des liens ethniques et d'autres facteurs établis, au cours des dernières années, entre les gouvernements du Liberia, de Sierra Leone et de Guinée et les différents groupes armés d'opposition", explique HRW. "Par conséquent, les conflits dans tous les trois pays ont des imbrications entre eux et ont montré un potentiel prêt à déborder et à déstabiliser des pays voisins", ajoute le rapport.

