POLITIQUE-BURKINA FASO: L'opposition obtient un score historique auxélections législatives

OUAGADOUGOU, 14 mai (IPS) – L'opposition burkinabè a fait une percée historique aux élections législatives du 5 mai en arrachant 54 des 111 sièges à l'Assemblée nationale contre sept dans le parlement précédent.

Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP – parti au pouvoir), qui a dominé le parlement ces dix dernières années, a obtenu 57 députés contre 104 lors des élections de 1997.

Le parlement sortant était tour à tour qualifié par l'opposition de "monocolore" et de "caisse de résonance" du gouvernement.

"Plus rien ne sera comme avant car de part et d'autre, on a compris que rien ne peut se faire sans qu'il y ait la mise en commun de nos ardeurs", estime Herman Yaméogo, président de l'Alliance pour la démocratie et le progrès/Rassemblement démocratique africain (ADP/RDA) dont le parti devient la deuxième formation politique du pays avec 17 sièges.

"C'est un tournant décisif dans l'histoire politique du Burkina car on sent que les perspectives sont offertes pour l'alternance démocratique et républicaine qui ne se fait pas dans la violence, au forceps puisque le peuple se rend compte qu'on peut construire la démocratie en changeant les hommes, mais en continuant avec un fond d'institution que nous avons accepté et c'est ça l'esprit de maturité", ajoute Yaméogo.

Selon lui, l'opposition se retrouve aujourd'hui réhabilitée aux yeux de l'opinion nationale et internationale.

Trente partis au total, y compris les formations d'opposition, ont pris part au scrutin après avoir boycotté les dernières élections municipales et les présidentielles pour protester contre l'absence de réformes qui, selon eux, pourraient garantir la transparence des élections.

Suite aux recommandations du Collège des sages mis en place par le président burkinabè Blaise Compaoré, pour apaiser la tension engendrée par l'assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998, le parlement a amendé le Code électoral en introduisant le bulletin unique comme le souhaitait l'opposition depuis quelques années et en adoptant le mode de scrutin proportionnel au plus fort reste qui a remplacé la proportionnelle simple.

Le Collège des sages avait montré du doigt le déficit démocratique comme source de tension dans le pays. Tous les acteurs voyaient les élections comme le moyen de sortir de la crise sociale et politique sans précédent dans laquelle le pays est plongé depuis 1998.

"Dans l'esprit des réformes politiques, cela est une bonne chose que les autres parties aussi viennent dans le débat politique civilisé et que, de façon conjointe et collégiale, nous puissions construire la démocratie au Burkina Faso", explique Jean Léonard Compaoré, directeur de campagne du CDP après la publication des résultats, dimanche par la Commission électorale nationale indépendante (CENI).

"Nous souhaitons être majoritaires pour pouvoir permettre au président d'appliquer son Programme de développement solidaire, mais nous souhaitons quand même que nous ayons en face une représentation de l'opposition qui soit relativement conséquente pour permettre de tenir compte des différents courants d'idées qui se développent dans notre pays", avait espéré Roch Marc Christian Kaboré, député et secrétaire national du CDP.

Selon Kaboré, ce souhait est guidé par le "besoin de stabilité".

Pour ce scrutin, l'opposition a bénéficié des nouvelles dispositions prises par le Conseil supérieur de l'information (CSI) et qui ont assuré une répartition équitable du temps d'antenne pour tous les partis dans les médias d'Etat.

Le CSI a par ailleurs obligé le gouvernement à payer aux médias publics les frais occasionnés par la couverture médiatique des différentes activités des partis politiques lors de la campagne électorale afin d'éviter que les partis les plus nantis n'accaparent le temps d'antenne au détriment des petits partis.

"Globalement, le scrutin s'est bien déroulé et les résultats sont réconfortants car il y a une représentativité plus intéressante à l'Assemblée nationale et dans la mesure où le caractère monocolore de cette assemblée va disparaître", estime Augustin Loada, politologue et président du Centre pour la gouvernance démocratique (CGD), une organisation non gouvernementale (ONG).

Pour Loada, la démocratie ne pouvait pas se consolider avec la marginalisation de l'opposition. Les analystes avaient prédit un bon score de l'opposition qui devait profiter de l'usure du pouvoir du régime de Blaise Compaoré au pouvoir depuis 1987 et des récentes manifestations du "Collectif contre l'impunité" auquel appartiennent les principaux partis d'opposition.

Désormais, le CDP perd la majorité des 2/3 des députés, qui lui permettait de réviser la constitution à sa guise comme par le passé.

Selon Yaméogo, l'opposition aurait même pu "réaliser l'impossible" en ayant la majorité au parlement si elle avait veillé au recensement de ces militants sur les listes électorales au lieu de céder au découragement.. Initialement prévu le 28 avril, le scrutin a été reporté au 5 mai en raison du faible taux d'inscription sur les listes électorales. Trois millions d'électeurs ont pris part au vote contre quatre millions lors des présidentielles de 1998.

L'opposition attend maintenant l'élection présidentielle de 2005 qui, selon elle, doit "boucler la boucle" conformément aux recommandations du Collège des sages, pour les solutions de sortie de crise.

Treize partis seront présents dans la prochaine législature, la troisième consécutive et pour la première fois depuis l'indépendance du pays en 1960.

Le Burkina Faso a connu cinq coups d'Etat depuis cette date.

Le nouveau parlement comptera onze femmes contre huit dans le précédent.