KINSHASA, 11 mai (IPS) – Journalistes en danger (JED), une organisation non gouvernementale (ONG) défenseur de la liberté de la presse, a constaté que pour la première fois, la presse congolaise a célébré la Journée de la liberté de la presse sans aucun journaliste en prison à Kinshasa.
"Pour la première fois, en République démocratique du Congo (RDC), la journée du 3 mai, Journée internationale de la liberté de la presse, est célébrée sans qu'aucun journaliste ne soit en prison", a déclaré Donat Mbaya, président de JED, à Kinshasa, capitale de la RDC.
Selon le président de l'ONG, "C'est un fait qui mérite d'être souligné quand on sait que depuis le 17 mai 1997, date de la chute du régime Mobutu, au moins 160 journalistes ont été privés de leur liberté pour des périodes plus ou moins longues".
Un constat heureux, mais nuancé par l'emprisonnement de deux journalistes de la presse militaire du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD/Goma), à Kisangani. Depuis six mois, en effet, José Baruani et son cameraman Didier Kalume croupissent dans la prison centrale de Kisangani (est de la RDC), ville sous contrôle rebelle dont l'ONU exige la démilitarisation. Les deux journalistes emprisonnés ont lancé un appel au secours, à travers "Radio Okapi", la radio de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC), en demandant à leurs confrères de pas les oublier au cours de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse. Une centaine de journalistes ont participé, le 3 mai à Kinshasa, à une journée de réflexion organisée conjointement par l'UNESCO et l'Institut facultaire des sciences de l'information et de la communication (IFASIC). Le débat a tourné autour de la nécessité de créer, en RDC, un observatoire de la presse compte tenu des problèmes multiformes que connaissent les journalistes. Un observatoire qui s'occuperait, d'une part, de gérer les différends entre les journalistes et les pouvoirs publics, et de l'autre, de rappeler à l'ordre les confrères qui s'écarteraient trop de l'éthique et de la déontologie du métier. Un observatoire de la presse est une instance de régulation mise sur pied par les journalistes eux-mêmes.
Les journalistes congolais ont débattu des différentes entraves à la liberté de l'exercice de leur profession. Ils ont constaté avec satisfaction qu'en 2002, le pouvoir politique a réduit la traque des journalistes. Mais un accent particulier a été mis sur les entraves – à la liberté de la presse – dues à la situation économique difficile du pays. Les patrons de presse, dont les entreprises vivent d'annonces publicitaires, ont fustigé le rôle nocif des annonceurs sur la liberté d'expression. Selon Lumbana Kapasa, directeur général de Radio-Télé Kin-Malebo (RTKM), l'une des chaînes de l'audiovisuel privé congolais, "la liberté des entreprises de presse est très relative compte tenu des contingences économiques dont elles sont dépendantes". "Je prends, comme exemple, les industries brassicoles, les plus grandes pourvoyeuses d'annonces publicitaires qui permettent à nos entreprises de vivre. Quand on considère que toutes les publicités, qui sont faites sur ces entreprises, impliquent des jeunes, il nous devient difficile, sinon suicidaire, de refuser de diffuser la publicité sur l'alcool. On ne coupe pas la branche sur laquelle on est assis", déplore-t-il.
Les mêmes observations concernent les produits cosmétiques qui vantent le fait de rendre plus claire la peau noire. "Vous connaissez les ravages que font les cosmétiques sur nos femmes congolaises. A supposer que nous produisions une émission sur les méfaits des produits cosmétiques sur la peau noire, le fabricant, qui est en même temps l'annonceur, va nous couper les vivres. Nous ne sommes pas prêts à nous faire hara-kiri", souligne Kapasa.
La petite marge de manœuvre économique des entreprises de presse constitue donc une entrave majeure à la liberté de la presse. Les journalistes se sont également plaints de leur pouvoir d'achat trop dérisoire, qui les pousse souvent à chercher à vivre des libéralités des sources d'information. Le phénomène, qui est connu en RDC sous le terme de "coupage", consiste, pour le reporter, à attendre une rétribution financière de la part de sa source d'information. "Nous savons que c'est une pratique qui ne nous honore pas, mais nous y sommes presque obligés", avoue Kinyongo Saleh, reporter au journal "Vision". "Souvent, le journal n'a pas suffisamment d'argent pour nos frais de taxi vers la source d'information. Je ne parle pas des confrères de la télévision qui ont du matériel lourd à déplacer", ajoute-t-il. En somme, la paupérisation du journaliste entrave sa liberté d'expression Deux journalistes du Congo-Brazzaville – dont une femme – ont participé à la journée de réflexion de Kinshasa, à l'invitation de l'ONG JED. Leur contribution a été significative dans le débat sur le fonctionnement d'un observatoire de la presse. "Le Congo-Brazzaville, qui a connu sa part de crise politique avec la guerre civile de 1997-1998, essaie, tant bien que mal, de panser ses plaies", déclare Adrien Wayi-Lewy, directeur de l'hebdomadaire brazzavillois, "Les Echos". "Pour qui connaît la donne politique chez nous, sait que les journalistes s'identifient trop aux clivages ethniques. La force d'une instance de régulation est de moraliser la profession afin que les journalistes usent le plus pleinement possible de leur liberté d'expression dans un environnement politique et social qui n'est pas toujours favorable", ajoute-t-il.

