CONAKRY, 9 mai (IPS) – Tous les principaux partis de l'opposition en Guinée ne prendront pas part aux élections législatives fixées au 30 juin par les autorités du pays, après plusieurs reports.
"En l'absence d'une structure fiable pouvant garantir la neutralité de l'administration dans les élections, il est inutile de participer à un scrutin dont les résultats sont connus d'avance", déclare l'ancien Premier ministre Sidya Touré, leader de l'Union des forces républicaines (UFR, opposition).
"Nous ne sommes pas prêts à envoyer nos militants à la mort et nous n'allons pas cautionner une parodie d'élections", indique Mohamed Diané, secrétaire exécutif du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), parti du célèbre opposant Alpha Condé. Ces deux grands partis de l'opposition guinéenne ne participeront pas aux législatives, contrairement à l'Union pour le progrès et le renouveau (UPR), un autre parti d'opposition dirigé par Siradiou Diallo, dont le président d'honneur, Bâ Mamadou, était arrivé second derrière le président Lansana Conté, lors de l'élection présidentielle de 1998.
Selon Diallo, "Nous avons choisi de dialoguer avec le pouvoir pour parvenir à un compromis. Dans la mesure où certaines concessions ont été faites en faveur de l'opposition, l'UPR a choisi, en toute démocratie, de participer aux prochaines législatives". "L'une de nos craintes aujourd'hui est que le Conseil national électoral, qui a été mis sur pied pour garantir la transparence du scrutin, n'ait pas le temps matériel nécessaire pour s'installer avant le 30 juin et c'est la raison pour laquelle nous avons recommandé un report du scrutin à la fin de l'année", ajoute Diallo.
Pour Jean Marie Doré, leader de l'Union pour le progrès de la Guinée (UPG), un petit parti d'opposition, "La politique de la chaise vide ne sert à rien. Il faut aller aux législatives".
Du côté du pouvoir, on se réjouit de la "fissure" provoquée dans les rangs de l'opposition – jusque-là réunie autour du Mouvement contre le référendum et pour l'alternance démocratique (MORAD). Le ministre de l'Administration du territoire, de la Décentralisation et de la Sécurité, Moussa Solano, a même déclaré : "Il n'y a plus de petit parti en Guinée".
L'opposition guinéenne avait pourtant décidé, en novembre dernier, de boycotter les élections législatives. A l'époque, elle luttait pour empêcher la tenue du référendum ayant permis de modifier la constitution pour autoriser le général Conté de briguer un troisième mandat présidentiel, en 2003.
Pour Abdoulaye Kandet Bâ, économiste, "le refus de l'opposition n'est pas une bonne chose pour le pays, mais il faut comprendre sa position". Selon lui, des "partis comme le RPG ont perdu tout espoir, en tout cas sous ce régime, de voir leur leader Alpha Condé se présenter à un poste électif avec la condamnation qui l'a frappé" après l'élection présidentielle de 1998. Alpha Condé avait été arrêté et incarcéré le soir-même du scrutin en décembre 1998 avant d'être jugé et condamné à cinq ans de prison par une Cour spéciale de justice à Conakry, capitale de la Guinée. Il a été gracié, deux ans après, par le président Conté, à la suite de nombreuses internationales.
"D'un autre côté, il y a eu le référendum dans des circonstances qui n'ont pas tenu compte de la constitution. Dans ces conditions, il est normal que l'opposition se dise que ce n'est pas la peine d'aller aux élections législatives. Et cette position risque d'avoir des conséquences négatives avec la méfiance des bailleurs de fonds qui vont dénoncer l'absence de transparence dans le pays", explique Kandet Bâ.
Selon Bintou Camara, étudiante en droit, "l'opposition devrait réfléchir avant de refuser à aller aux élections. Ce sont des législatives, et quoi qu'on en dise, le statut de député confère une immunité. Que deviendront les opposants sans cette protection?" Pour la Ligue guinéenne des droits de l'Homme, "des élections transparentes sont le gage de la stabilité et de l'Etat de droit".
En tout cas, le pouvoir vient de créer un Conseil national électoral (CNE) dont le rôle est de veiller à la régularité et à la transparence des élections. Il est présidé par Rachid Touré qui avait dirigé le Haut conseil électoral, qui a conduit les différentes élections depuis 1993. Tous ces scrutins avaient été décriés par l'opposition. Cependant, Rachid Touré a prêté serment lundi, jurant "d'accomplir son devoir dans l'intérêt supérieur des populations et de faire preuve d'impartialité". Tous les 52 membres du CNE ont prêté le même serment.
Du côté des bailleurs de fonds, c'est l'hésitation. Selon une source diplomatique qui a requis l'anonymat, "la seule garantie du pouvoir guinéen aujourd'hui est la participation financière des Etats-Unis, plus que jamais alliés de la Guinée, dans l'organisation des législatives".
Par contre, l'opposant Sidya Touré affirme que "l'ambassadeur des Etats-Unis a clairement fait savoir au gouvernement qu'il leur faut du temps pour réunir le financement et que cela pourrait atteindre au moins quatre mois". "Pour l'instant, seul le Japon est décidé à offrir un chèque de 500.000 dollars (soit environ 500 millions de francs guinéens). Des partenaires comme l'Union européenne ne financeront pas les élections", ajoute-t-il.
Les premières élections législatives plurielles en Guinée remontent à 1995, pour un mandat constitutionnel de cinq ans. Mais l'Assemblée nationale sortante est en place depuis sept ans. Vingt et un partis politiques s'étaient engagés aux élections de 1995. Seuls neuf partis avaient fait leur entrée dans le nouveau parlement, avec 71 députés pour le Parti de l'unité et du progrès (PUP, au pouvoir). L'opposition avait obtenu une trentaine de sièges dont 19 pour le RPG. Si le calendrier actuel est maintenu, la campagne électorale devrait commencer trois semaines avant le jour du scrutin.

