POLITIQUE-NIGERIA: Le gouvernement conclut un arrangement sur l'argent détourné

LAGOS, 25 avr (IPS) – Le gouvernement nigérian projette de gracier des membres de la famille du feu président militaire Sani Abacha, poursuivis en justice actuellement, contre la restitution de 80 pour cent de l'argent détourné par Abacha du trésor public et placé dans les banques suisses.

Citant le ministère suisse de la Justice, des journaux locaux ont révélé le week-end dernier que le Nigeria récupèrerait bientôt plus d'un milliard de dollars US détournés par Abacha.

"On ordonnera aux banques suisses de rembourser 535 millions de dollars conformément à un règlement à l'amiable entre le gouvernement nigérian et la famille (Abacha). Selon l'accord, un montant total d'environ un milliard de dollars sera transféré au Nigeria à partir des banques à travers le monde.

En retour, le pays abandonnera les poursuites judiciaires contre les membres de la famille de l'ex-dirigeant", selon le ministère de la Justice suisse cité par les journaux.

Il n'apparaît pas clairement si le règlement à l'amiable inclura ou non l'abandon de l'inculpation de meurtre contre Mohammed, fils d'Abacha, jugé actuellement pour complicité présumée dans les crimes organisés par l'Etat sous le régime du feu dictateur.

Selon le plan du règlement, la famille d'Abacha sera autorisée à garder 100 millions de dollars US de l'argent recherché, qui, selon la déclaration, étaient acquis avant que Abacha n'entame son règne de cinq ans en 1993. Le dictateur, qui est mort en 1998, aurait détourné plus de trois milliards de dollars US du trésor public.

En juillet dernier, les autorités suisses ont restitué la première tranche de 64 millions de dollars US sur un montant d'environ 600 millions de dollars US cachés dans le pays sous le règne d'Abacha.

Au Nigeria, des analystes politiques croient que l'accord aidera à résoudre le problème des poursuites judiciaires engagées contre la famille Abacha par le gouvernement, qui traînent depuis plus de trois ans maintenant et qui coûtent des millions à l'Etat.

Selon eux, cet accord apaisera également les ressentiments de la classe politique dans la ville septentrionale de Kano, ville natale d'Abacha, où le gouvernement fait l'objet de critiques acerbes de la part de l'ancien gouverneur, Abubakar Rimi.

Kanu Agabi, ministre de la Justice, aurait été favorable à un règlement à l'amiable, arguant du fait que les procès, qui durent longtemps, se révélaient vains au bout du compte.

Selon Shina Loremikan du Comité pour la défense des droits de l'Homme (CDHR), trois responsables du gouvernement, qui ont été limogés récemment pour corruption, n'ont jamais été jugés ni conduits devant la commission anti-corruption mise sur pied par l'administration Obasanjo.

"La croisade anti-corruption d'Obasanjo n'est pas performante, parce qu'en dehors de l'accusation, rien n'est entrepris contre les accusés. Obasanjo utilise seulement une approche superficielle pour aborder la question de la lutte contre la corruption au Nigeria", affirme Loremikan.

Selon lui, "Bon nombre d'anciens gouverneurs militaires et de généraux retraités sont occupés à construire et à posséder des châteaux et des entreprises valant des milliards de nairas et personne ne connaît l'origine de leur richesse, pourtant le gouvernement n'est pas intéressé à enquêter sur eux".

"Si le gouvernement engage des poursuites contre la famille Abacha et qu'il laisse beaucoup d'autres officiers en service et à la retraite comme l'ex-président militaire, le général Ibrahim Babangida et l'ancien ministre du territoire de la capitale fédérale, le général Jerry Oseni, sous Abacha, cela prouve que le gouvernement est sélectif dans l'opération de nettoyage", ajoute-t-il.

La nature sélective des poursuites judiciaires contre la famille Abacha, selon lui, a empêché les gens de s'exprimer en faveur de l'arrestation et du jugement des membres de la famille du dictateur.

"Ils (les membres de la famille Abacha) sont en détention depuis plus de trois ans, donc il est tout à fait juste de les remettre en liberté. Nous attachons de l'importance à l'Etat de droit. La constitution prévoit que personne ne peut être détenu pendant plus de 24 heures sans être présenté devant un tribunal", soutient Loremikan.

"Si le gouvernement est sincère sur le fait qu'il veut récupérer l'argent volé, il ne devrait pas arrêter le fils d'Abacha en premier lieu. Il aurait dû le placer sous contrôle judiciaire à l'intérieur du pays, mais lui interdire de voyager vers l'extérieur en s'assurant que des enquêtes appropriées sont menées pour savoir le montant qui a été volé, l'endroit où il est gardé afin d'engager des poursuites judiciaires et d'obtenir une condamnation. Ceci aurait permis la récupération du butin de l'extérieur", suggère-t-il.

Au point où on en est, l'affaire, selon lui, a créé plus de problèmes, entraînant la détention continue sans jugement des membres de la famille Abacha.

"La seule option laissée au gouvernement maintenant est de récupérer l'argent auprès de la famille Abacha et de la gracier. C'est le minimum que ce gouvernement puisse faire dans les circonstances actuelles", maintient Loremikan.

Frederick Fasehun, leader du Congrès du peuple Oodua (OPC), un groupe de pression, soutient que le long séjour en détention de la famille Abacha était en train de provoquer une animosité entre le gouvernement d'Obasanjo et la classe politique dans la ville septentrionale de Kano.

"Il est normal de mener une campagne contre la longue détention des gens sans jugement. Aussi, lorsque certains d'entre nous, originaires du sud, étaient détenus par le régime d'Abacha, les Yoroubas du sud-ouest ont protesté. Le nord a le droit de protester contre la détention continue de ses fils", souligne Fasehun.