COTONOU, 16 avr (IPS) – Les 24 magistrats, emprisonnés depuis décembre au Bénin pour détournement des frais de justice, trouvent trop élevées les cautions fixées par un juge de la Cour suprême pour leur mise en liberté provisoire. Ils resteront en prison jusqu'à leur procès dont la date n'est pas encore fixée.
Les 24 magistrats sont poursuivis pour "faux et usage de faux en écritures publiques et authentiques et complicité, détournement de deniers publics et complicité, escroquerie", selon l'accusation de la Chambre judiciaire de la Cour suprême. Le montant total des frais de justice détournés par les magistrats pendant près de trois ans s'élève à environ 2 milliards de francs CFA (environ 2,857 millions de dollars US), avec la complicité d'une vingtaine de greffiers de justice et d'une vingtaine d'agents du Trésor public. Les magistrats sont incarcérés à Lokossa, à une centaine de kilomètres de Cotonou tandis que les greffiers et les trésoriers sont emprisonnés dans la capitale économique béninoise. Les cautions fixées jusqu'ici par le juge d'instruction de la Cour suprême, Gilbert Ahouandjinou – pour les magistrats et les greffiers – se chiffrent entre 6 millions de FCFA (environ 8.571 dollars US) et 145 millions de FCFA (environ 207.143 dollars US). Les magistrats, qui ont déjà demandé une mise en liberté provisoire, se disent surpris par le montant trop élevé des cautions. Selon des sources judiciaires, les montants des cautions sont fixés en fonction de la part perçue par chacun dans le détournement. Certains magistrats et greffiers auraient reçu entre 10 millions de FCFA (environ 14.286 dollars US) et 200 millions de FCFA (environ 285.714 dollars US). Des sources judiciaires indiquent cette semaine que le juge Ahouandjinou, qui s'occupe de l'affaire, poursuit l'instruction avec l'audition programmée de toutes les personnes mises en cause, ce qui pourrait durer plus d'une année. Cette affaire, dans laquelle beaucoup de jeunes magistrats sont impliqués, est considérée par l'opinion publique béninoise comme "l'un des plus gros scandales de la corruption depuis l'indépendance du Bénin en 1960", un pays d'Afrique de l'ouest. Selon une source judiciaire qui a requis l'anonymat, certains magistrats et greffiers, considérés comme les cerveaux du détournement, "sont allés jusqu'à imiter les signatures de leurs collègues pour les impliquer et les faire taire au cas où l'affaire éclaterait au grand jour".
Surpris par l'ampleur de l'affaire, le ministre de la Justice, Joseph Gnonlonfoun, lui-même magistrat de formation, a simplement déclaré que "c'est un séisme dans la maison de la justice".
Pour un chroniqueur du quotidien privé 'Le Matinal', ce comportement des magistrats "est la conséquence de l'impunité qui est la gangrène de la société béninoise". "L'opinion publique attend à présent la suite de la procédure judiciaire qui sera appliquée à ces juges délinquants ainsi que les sanctions qui leur seront infligées", écrit un autre chroniqueur dans un autre quotidien privé 'La Nouvelle Tribune'. Pour l'homme de la rue, "le fait de prouver que des magistrats étaient bien impliqués et inculpés dans ce détournement énorme de deniers publics, constitue en soi une première sanction morale pour eux et une victoire dans la lutte contre la corruption et l'impunité". C'est grâce à ses efforts de redressement des finances publiques dans la transparence que l'ancien ministre des Finances, Abdoulaye Bio-Tchané, a découvert, l'année dernière, le scandale du détournement des "frais de justice criminelle et de police" que les magistrats et agents du trésor surfacturaient pour se paratger.
Bio-Tchané, qui est depuis mars dernier le nouveau directeur du Département Afrique du Fonds monétaire international (FMI) à Washington, avait commandé des opérations des comptes de gestion de la période 1998-2000 en vue de préparer des projets de "lois de règlement" du Bénin, exigés pour tous les Etats membres de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) basée à Dakar, au Sénégal.
L'opération de détournement était bien organisée par une mafia entre les personnels des tribunaux de sept villes : Cotonou, Porto-Novo, Kandi, Parakou, Natitingou, Abomey et Ouidah, avec leurs complices des services financiers. Le détournement était discret, mais ses signes extérieurs s'étalaient sur le terrain depuis environ deux ans, dans les villes de fonction des auteurs ou dans leurs localités d'origine. Ainsi à Kandi, à 650 km au nord de Cotonou, les habitants étaient surpris de constater que depuis quelque temps, les agents du tribunal – magistrats, greffiers et même leurs secrétaires – étaient devenus subitement et visiblement riches.
Ces messieurs et dames, dont la plupart vivaient modestement dans cette ville avec leurs petits salaires de fonctionnaires, ont abandonné, du jour au lendemain, leurs vieilles motos pour s'acheter une ou deux belles voitures, parfois des camions pour faire du transport. En outre, ils achetaient à tout vent des parcelles pour construire, en un temps record, de belles maisons. Intriguée, la population de Kandi, vivant dans la pauvreté, s'interrogeait sur les origines de l'enrichissement subit et rapide des agents de leur tribunal qui n'étaient pourtant pas parmi les plus remarqués dans la ville.
Dans l'impossibilité de comprendre le secret, les gens ordinaires ont fini par croire en une rumeur qui s'est incrustée dans les esprits de la majorité analphabète. "Les juges de Kandi ont saisi une machine qui fabrique de l'argent auprès d'un malfrat étranger arrêté dans la région", affirme Yaya Toungouh, un chauffeur. Avec cette aubaine, les agents du tribunal de Kandi, toutes catégories confondues, auraient décidé de garder secrète l'existence de cette "fameuse machine spéciale à sous" et de s'en servir à tour de rôle, chacun ayant pris l'engagement de ne pas trahir le secret. La "machine à fabriquer des sous" était en réalité une vaste mafia composée de magistrats et de receveurs des finances, qui dilapidait tranquillement les frais de justice en les surfacturant à leur guise.

