CORRECTION//DROITS-GABON: Les enfants exploités ne vivent pas auprès devrais parents

LIBREVILLE, 8 avr (IPS) – Une étude sociologique, réalisée en 2000 à la demande du Fonds des Nations unies pour l'Enfance (UNICEF), révèle que la plupart des enfants victimes du trafic transfrontalier au Gabon ne résident pas auprès de vrais parents, contrairement aux affirmations de leurs tuteurs.

"Plusieurs milliers d'enfants originaires d'Afrique de l'ouest travaillent au Gabon pour leurs tuteurs qui ne sont des parents que de nom", déclare à IPS le sociologue gabonais Anaclé Bissielo.

Les résultats de son étude ont servi de base à la deuxième consultation régionale sur le trafic des enfants, organisée à Libreville, la capitale gabonaise, à la mi-mars.

"L'opinion en Afrique centrale et occidentale a commencé à découvrir le phénomène du trafic des enfants et son ampleur, sauf que cette découverte ne reposait pas sur des bases objectives", explique Bissielo.

Les résultats de l'étude sociologique, menée sur plus de 300 enfants victimes du trafic et interrogés parmi les communautés étrangères, notamment béninoises et togolaises, ont confirmé que ce phénomène existait au Gabon depuis une vingtaine d'années. Mais il s'est développé pendant les cinq dernières années avec la crise financière gabonaise. Vers 1996, les recettes du petit commerce familial devenant difficiles, il fallait multiplier les activités et aller vers les clients dans la rue. La main-d'œuvre enfantine était mieux indiquée pour cela. Le trafic a alors pris de l'ampleur et les familles – sans le cacher – ont commencé à recevoir plus d'enfants grâce aux réseaux, pour travailler au Gabon.

Les réseaux sont bien organisés. L'un d'eux fait venir les enfants du Bénin, du Nigeria ou du Togo en pirogues via la Guinée Equatoriale ou le Cameroun, si l'accès direct aux plages gabonaises est difficile. Ensuite, un relais de véhicule de transport de marchandises emmène les enfants jusqu'à Libreville, avec la complicité de gendarmes et de policiers à la frontière moyennant de l'argent.

Les barrières financières rencontrées, lors des différentes étapes, conditionnent le prix d'un enfant lors de sa livraison chez les demandeurs, qui se fait par l'intermédiaire d'une chaîne de femmes. Il est en effet plus "tolérable" de voir six enfants accompagnés d'une femme que d'un homme dans la rue.

"La population féminine est dominante parmi les enfants victimes de ce trafic et ce sont les femmes qui sont les grandes animatrices de ces réseaux", explique Bissielo.

Un Centre d'accueil et de transit pour enfants a été mis en service au début de mars dans la banlieue nord de Libreville. Il est né d'une convention signée le 19 janvier entre le ministère gabonais des Affaires sociales et l'Union européenne (UE) pour accueillir les mineurs victimes du trafic ou fuyant leur situation d'esclavage. Le personnel du centre a été formé pour cette tache grâce à un Projet régional d'appui à la protection des mineurs et à la lutte contre le trafic d'enfants en Afrique de l'ouest. Les organisations non gouvernementales (ONG), qui le désirent, suivent depuis peu une formation pour réinsérer les enfants dans leurs familles au Gabon comme à l'étranger.

L'ONG italienne Alisèi que dirige Sergio Vezzola a entrepris une série d'actions pour l'éradication du trafic des enfants à travers des campagnes d'information et de sensibilisation dans les quartiers et dans les établissements scolaires de Libreville.

L'Archevêque de Libreville, Mgr Basile Mve Engone, a rappelé à ses fidèles "l'esprit de solidarité et de justice qui doit prévaloir parmi les communautés".

La campagne de sensibilisation sur le thème "Ensemble, mettons les trafiquants à bout de souffle", recueille plusieurs adhésions auprès de plusieurs associations.

"Pour lutter efficacement contre le trafic des enfants, il nous faut en comprendre les causes profondes et mettre en évidence que la pauvreté est une des causes profondes du trafic des enfants", avait précisé Rima Salah, directrice régionale de l'UNICEF pour l'Afrique de l'ouest et du centre au cours de la consultation de Libreville.

L'approche développée par l'UNICEF s'appuie sur les principes définis par la Convention des droits de l'Enfant et privilégie, entre autres, "la sensibilisation du public, la promotion de l'éducation et la mise en place des services médicaux et de soutien psychologique pour les enfants traumatisés par ces expériences".

"Le Gabon qui est coupable désigné dans ce trafic et victime involontaire, est malencontreusement au cœur du débat. La dimension philosophique et humaniste de l'exploitation des enfants interpelle avec force nos consciences, nos Etats et nos institutions communes", a souligné le vice-président gabonais, Didjob Divungi Di Ndinge.

Les ambassades du Nigeria et du Bénin ont annoncé à leurs communautés vivant au Gabon et dans leurs pays respectifs que les personnes responsables de ce trafic ou qui hébergeraient des enfants maltraités, seraient rapatriées ou sanctionnées.

"Un programme régional entamé en juillet dernier, vise à circonscrire ce fléau. Il est financé par la Commission européenne avec le concours de l'UNICEF", a rappelé Carlo de Filippi, chef de la délégation de l'UE au Gabon. On dénombre au Gabon quelque 25.000 enfants exploités et âgés de 08 à 15 ans. Ils sont employés pour les travaux domestiques et dans la vente ambulante de divers produits.

La main-d'œuvre enfantine bon marché fait l'objet d'un trafic international.

Selon des études menées, entre autres, par l'UNICEF, certains pays sont des "pourvoyeurs" d'enfants : Togo, Bénin, Burkina Faso, Mali. Le Cameroun et la Guinée équatoriale, servent de "transitaires". Les pays "récepteurs", qui les emploient comme domestiques ou vendeurs de rue, sont la Côte d'Ivoire, le Gabon et le Nigeria.

Sur les 132 millions d'enfants qui vivent dans ces pays, 53 millions sont contraints de travailler, selon les enquêtes de l'Organisation internationale du travail (OIT). Pour Girma Agune, directeur de l'OIT, "l'Afrique doit se débarrasser de cette gangrène pour voir ses filles et fils apprendre, grandir et participer harmonieusement à son développement. Il est certain que le trafic des enfants découle, dans la majorité des cas, de la pauvreté des familles".

L'élimination pure et simple du travail des enfants ne fait pas l'unanimité.

La Convention internationale n°182, adoptée en juin 1999, ne concerne donc que les "pires formes" du travail des enfants : travail forcé, travaux dangereux pour la sécurité et la santé morale ou physique, exploitation sexuelle et activités illicites.

Même limitée, la Convention 182 a fait l'objet d'âpres négociations : les syndicats plaidaient à l'OIT pour leur élimination immédiate, mais les employeurs ne voulaient s'engager que sur un texte prévoyant des mesures pour "l'élimination progressive de ces activités".

Selon les estimations du Bureau international du travail, plus de 250 millions d'enfants, âgés de 05 à 14 ans, travaillent dans le monde. Environ 60 pour cent d'entre eux se trouveraient en Asie, 32 pour cent en Afrique, et 7 pour cent en Amérique latine.