LAGOS, 27 mars (IPS) – Une femme nigériane, Safiya Hussaini, condamnée à mort par lapidation pour adultère par un tribunal islamique à Sokoto, dans le nord-ouest du Nigeria, a recouvré sa liberté, suite aux pressions exercées par des organisations aussi bien locales qu'internationales pour épargner sa vie.
La Cour d'appel de la charia a mis en liberté, lundi, l'accusée âgée de 34 ans et mère de cinq enfants, en annulant la décision du tribunal de première instance pour vice de procédure. Safiya avait été condamnée selon les lois islamiques appelées charia, qui n'étaient pas en vigueur lorsque le présumé délit a été commis.
Le juge islamique de Sokoto, Alhadji Dello Silame, présidait le procès et son verdict de deux heures a été lu à haute voix par Mohammed Tambari qui faisait partie d'un jury composé de trois hommes.
Selon Tambari, le tribunal de première instance aurait dû faire savoir à Safiya qu'elle avait la chance de se défendre en faisant appel du jugement initial. "Le tribunal de Gwadabawa ne l'a pas fait, par conséquent, son jugement final était erroné".
La charia a été introduite dans l'Etat de Sokoto en octobre 2000, alors que Safiya a été accusée d'adultère le 23 décembre 2001. "Le prétendu délit a été commis avant la mise en application du code légal de la charia", lisait Tambari.
Des avocats émus ont immédiatement emmené Safiya après le jugement.
Abdulkadir Imam, avocat principal de Safiya a déclaré : "Je suis heureux qu'elle ait été acquittée par la cour".
"Toute la procédure du tribunal de première instance était viciée", ajoute Tambari.
Des groupes de défense des droits de l'Homme ont fait l'éloge du jugement.
"Nous nous réjouissons du jugement. C'est un développement heureux. Nous devons exprimer notre gratitude à la communauté internationale, à Amnesty international et aux organisations des droits humains pour avoir augmenté la pression qui a rendu ce jugement possible", déclare Segun Jegede du Comité de défense des droits de l'Homme (CDHR) basé à Lagos.
"Nous pourrions également dire que cette heureuse assistance est de courte durée à cause d'un autre jugement dans l'Etat de Katsina (à proximité) selon lequel une autre femme doit mourir par lapidation. C'est une condamnation à mort de trop. Nous nous demandons maintenant où nous allons avec ça? Pendant combien de temps dépenserons-nous de l'énergie sur la question relative au débat sur les condamnations de la charia? Des gens ont faim dans ce pays et nous gaspillons de l'énergie sur les problèmes de la charia. C'est une digression inutile", a-t-il confié lundi à IPS.
Jegede invite le gouvernement à persuader les Etats du nord, qui ont introduit la charia, à se fonder sur la constitution séculière du Nigeria au moment de rendre des jugements.
"Il ne doit pas y avoir deux constitutions séparées dans le pays", soutient-il.
Clement Nwakwo, directeur exécutif du Projet sur les droits constitutionnels (CRP) est du même avis.
"Il faut que le gouvernement fédéral intervienne judiciairement pour amener la Cour suprême à rendre des arrêts au lieu d'adresser de simples lettres aux Etats qui appliquent la charia. Je n'ai aucun doute que la Cour suprême prendra le parti de ceux qui soutiennent que cette loi blesse la sensibilité humaine", souligne Nwakwo.
Selon lui, la charia ne doit pas être pratiquée au Nigeria, qui est partagé 50/50 entre les chrétiens et les musulmans. "Nous devons continuer à faire la guerre contre cette loi jusqu'à ce qu'elle soit abrogée. La charia continuera d'être controversée aussi longtemps qu'elle visera les femmes et aussi longtemps qu'elle visera les non-musulmans", ajoute-t-il.
"Pour qu'il y ait adultère", maintient Nwakwo, "il doit y avoir deux personnes impliquées, mais c'est la femme seule (Safiya) qui a comparu devant le tribunal de la charia pour être châtiée".
Le tribunal de la charia de Gwadabawa a condamné Safiya à mort par lapidation en décembre, un jugement qui a suscité l'indignation internationale, avec l'Union européenne pressant le Nigeria de respecter la dignité humaine surtout lorsqu'il s'agit des femmes.
Le chien de garde des droits de l'Homme, basé à Londres, Amnesty international, a recueilli des signatures de plus de 600.000 personnes opposées à la mort par lapidation.
Olubunmi Okogie, l'archevêque catholique de Lagos, a cité pendant le week-end des paragraphes du livre saint islamique, le Coran, qui prévoit le châtiment par coups de fouet en cas d'adultère.
Dans une déclaration mise à la disposition de IPS à Lagos, Okogie a fait remarquer que le Coran "approuve seulement un châtiment de tant de coups de fouet pour un tel délit et non la lapidation", et que "la loi sur la lapidation a été introduite plus tard par le Khalife Omar pour des raisons que lui seul connaît mieux".
Okegie a soutenu que le feu ecclésiastique soudanais, Mahmud Mohammed Taha, exécuté en 1985 pour apostasie, faisait une distinction nette entre la charia et l'islam. "La charia ne fait pas partie de la religion musulmane, mais traite seulement des coutumes et des traditions d'un peuple particulier vivant dans le temps et sur la terre d'une nation particulière, et elle n'est pas transférable".
"J'ai lu avec un dégoût total l'insistance de l'avocat général pour la lapidation de Safiya Hussaini en dépit des appels tant de la part de la communauté internationale que des organisations de défense des droits de l'Homme pour tempérer la justice par l'indulgence", indique-t-il dans la déclaration.
"Safiya ne doit pas être lapidée à mort; les lois sont faites pour l'homme, et non l'homme pour la loi. Que gagnera-t-on dans une effusion de sang?", se demande Okogie.
Le gouvernement, qui était resté muet jusqu'ici sur la question de la charia, a rompu le silence la semaine dernière.
Craignant des sanctions de la part de la communauté internationale pour l'affaire Safiya, le ministre de la Justice et procureur général, Kanu Agabi, a écrit aux 12 Etats du nord qui applique strictement la charia pour qu'ils modifient des châtiments terribles comme l'amputation et la lapidation à mort.

