POLITIQUE-KENYA: Moï insiste sur la paix dans son dernier discours avant dese retirer

NAIROBI, 20 mars (IPS) – Le président du Kenya, Daniel Arap Moï, s'est adressé au Parlement pour la dernière fois le 12 mars en qualité de dirigeant du pays avant sa retraite, et a profité de l'occasion pour insister sur le besoin de paix au cours de cette période critique de transition.

L'ouverture officielle de cette session parlementaire marque la fin d'une époque pour le Kenya. Avant la fin de l'année, le Parlement doit être dissous et des élections doivent avoir lieu. Le président Moï, qui gouverne le pays depuis les 23 dernières années, est tenu, conformément à la constitution, de se retirer.

Moï a fait son entrée à la Chambre la première fois en 1955, lorsqu'il avait tout juste 31 ans.

Dans son discours d'ouverture, Moï a mis l'accent sur la nécessité de maintenir la paix au Kenya tout au long de la période électorale de 2002.

"Cette année étant une année d'élections, j'exhorte tous les Kényans à entretenir la paix et l'unité partout et à tout moment. Nous devons prouver au monde entier que bien que, tout au long de cette année, nous organiserons une élection démocratique mouvementée pour le leadership national, nous formons un seul peuple, uni et épris de paix, avec des cœurs à la fois solides et sincères.

"Les leaders en particulier doivent éviter de faire des déclarations injurieuses et incendiaires susceptibles de créer la division et d'alimenter la haine tribale au sein de notre peuple. Comme je l'ai dit à plusieurs reprises, le tribalisme est un cancer qui a détruit beaucoup de nations en Afrique.

"Nous au Kenya avons toujours été conscients que notre force en tant que nation résidait dans notre unité d'objectif. J'exhorte les honorables députés ainsi que les leaders et les militants politiques à perpétuer la paix et l'unité pour le succès et la prospérité de notre nation", a-t-il déclaré.

Les dernières élections multipartites du Kenya, en 1992 et 1997, ont été entachées de violences ethniques. Dans les deux cas, des conflits ethniques ont éclaté, parfois pour des questions de terres, plusieurs mois avant les élections. En général, le résultat final était que les électeurs de l'opposition étaient chassés des zones pro-gouvernementales.

Des groupes de défense des droits humains reprochent au gouvernement d'être l'instigateur de ces conflits dans lesquels des centaines de personnes étaient tuées et des milliers, laissés sans abri. En 1997, le rapport de la Commission des droits de l'Homme du Kenya sur les violences qui ont secoué la province de la Côte — qui ont causé jusqu'à 170 morts et ruiné l'industrie touristique — a pointé un doigt accusateur vers les leaders politiques de la Côte, soutenus par leurs milices privées et bien entraînées. A en juger par les récents événements, des conflits ethniques similaires, menés par des milices, semblent être de retour cette fois-ci encore. En décembre, des milliers de personnes se sont enfuies des quartiers surpeuplés de Kibera à Nairobi, pendant qu'une guerre éclatait entre les propriétaires terriens appartenant à l'ethnie des Nubiens et leurs locataires qui étaient pour la plupart des Luo.

Les violences ont été déclenchées par des discours de leaders politiques tels que Ralia Odinga, un Luo du Parti national pour le développement, exigeant une réduction de moitié des loyers. Odinga est le député élu de Kibera et beaucoup de personnes ont interprété son attaque contre les propriétaires terriens comme une tentative pour accroître sa popularité chez les électeurs Luo.

Des résidents ont affirmé que des cars remplis de partisans d'Odinga ont été amenés dans Kibera et se sont ensuite mis à attaquer des gens au hasard dans leurs maisons et dans les rues.

Il y a eu une flambée de violence encore plus effroyable il y a deux semaines, lorsque plusieurs centaines de membres de la secte Mungiki, dominée par le groupe ethnique Kikuyu, ont tué 23 personnes dans le quartier surpeuplé de Kariobangi à Nairobi. La plupart des victimes étaient des Luo, des ennemis politiques de longue date des Kikuyu. De plus, des cars remplis d'agresseurs déjà munis de machettes et d'autres armes rudimentaires, ont été conduits dans la zone.

Les politiciens de l'opposition les accusent de chercher par ces violences à déstabiliser les fiefs de l'opposition avant les élections. Beaucoup de personnes croient que de puissants sponsors politiques soutiennent les Mungiki – et une douzaine d'autres groupes de miliciens qui sont en train de faire des ravages à travers le pays.

"Qui se trouvent au juste derrière ces groupes de miliciens et que comptent-ils faire à la fin? Pourquoi les autorise-t-on à opérer comme s'ils étaient au-dessus de la loi?", demande le journaliste Otsieno Namwaya.

"Il y a un véritable sentiment d'inquiétude lorsque les massacres ont eu lieu non pas une ou deux fois, mais plusieurs fois avec des agents de sécurité ayant manifestement l'air vaincus, tout comme de grandes figures politiques semblent en savoir davantage qu'ils ne veulent révéler", souligne-t-il.

Namwaya avertit que "la culture émergente des milices" est "train de mettre le feu au pays".

Au Parlement, le président Moï a déclaré qu'il avait ordonné à la police de juguler tous ces crimes violents.

"Des cas de vols avec coups et blessures, de trafics de drogue, de vols de bétail, de banditisme et de conflits constituent une grande préoccupation pour mon gouvernement. A ce propos, les institutions chargées de l'application de la loi ont reçu des instructions renouvelées pour retrouver et traduire en justice tous ceux qui sont impliqués dans des activités criminelles", ajoute-t-il.

L'une des raisons pour lesquelles il y a autant de tension et d'incertitude au Kenya est le fait que le président Moï n'ait pas désigné un successeur.

Le parti KANU au pouvoir est profondément divisé avec diverses factions – dont la plupart sur des bases ethniques – se bousculant pour prendre les rênes du pouvoir.

Il y a beaucoup à faire avec le changement imminent de régime. En ce moment, la vieille garde semble de plus en plus marginalisée, avec Moï montrant une préférence pour les soi-disant Jeunes Turcs.

La vieille garde est extrêmement préoccupée par les perspectives d'avenir au cas où elle serait chassée du pouvoir. Il est probable que les nouveaux leaders du Kenya – qu'ils soient de l'opposition ou parmi les Jeunes Turcs – mènent une chasse aux sorcières et qu'ils les poursuivent pour des crimes commis au moment où ils étaient au pouvoir, notamment pour ce qui concerne le détournement des deniers publics.

A l'ouverture officielle de la session parlementaire, le président de l'assemblée, Francis Ole Kaparo, a tenté de dissiper ces craintes.

"Cette Chambre a effectivement fait preuve d'un esprit de tolérance, ce qui est une condition préalable pour exprimer des opinions contraires dans une société civilisée. Nous devons, en tant que leaders élus de notre peuple, encourager collectivement cet esprit afin que le Kenya continue d'être une citadelle de paix.

"Cette Chambre doit saisir la première occasion pour assurer notre peuple que, quel que soit celui qui gagnera les prochaines élections, cela n'a aucune importance, que le Kenya est assez grand pour nous abriter tous, gagnants ou perdants, dans les très prochaines élections.

"Le débat doit prouver au monde entier que notre démocratie a mûri et assurer encore tout le monde que les vainqueurs protègeront les droits des perdants et qu'ils les traiteront comme des citoyens ayant des droits et des privilèges conformément à la constitution", conclut-il.