LIBREVILLE, 18 mars (IPS) – L'inégale répartition des revenus dans la population du Gabon (1,2 million d'habitants) a augmenté le fossé entre une minorité de riches (20 pour cent) et une majorité de pauvres (80 pour cent) au point de provoquer une fracture sociale dans ce pays pétrolier d'Afrique centrale.
Le gouvernement gabonais s'est donné comme priorité la lutte contre la pauvreté avec un programme estimé à quelque 2 milliards de francs CFA (environ 2,857 millions de dollars US). Les populations gabonaises sont touchées par la dégradation de leur pouvoir d'achat et leurs sollicitations se multiplient. La pauvreté et la contestation sociale se manifestent quotidiennement dans la rue, alors que les réserves de pétrole du pays ne cessent de s'épuiser. Le Gabonais moyen dispose de 2.000 FCFA (2,8 dollars US) à 3.000 FCFA (à 4,2 dollars US) en moyenne par jour pour vivre. Les plus défavorisés n'ont que 1.300 FCFA (1,8 dollar US).
Par contre, les plus aisés (hauts fonctionnaires et ministres) disposent de 15.000 FCFA (21,4 dollars US) à 50.000 FCFA (71,4 dollars US) par jour.
La pauvreté a pris un autre visage au Gabon et de nombreuses familles, habituellement solidaires, s'isolent et vivent dans la précarité. Les Gabonais se sont toujours réfugiés derrière le concept de pays riche alors que la majorité d'entre eux n'aspirent pas aux revenus du pays.
"Il s'agit de mener une action multiforme dont la finalité est le bonheur d'une population traumatisée par le phénomène de la paupérisation qui gagne notre pays", souligne Philomène Akwé, membre de l'Association des femmes juristes du Gabon.
"Le projet de loi instituant un régime de répression de l'enrichissement illicite en République gabonaise vient d'être adopté par le Parlement et nous attendons qu'il soit effectivement appliqué pour tous", souhaite-t-elle.
Cette nouvelle loi, si elle est appliquée, sera le fondement de la lutte annoncée du gouvernement contre la corruption aussi. La présidente de l'Association des femmes commerçantes du Gabon, Martine Obone, défend l'idée selon laquelle il faut "intégrer la dimension féminine dans les activités du développement social, économique et politique du pays".
"L'Etat doit prendre des mesures pour l'introduction de technologies nouvelles, l'implantation d'infrastructures sociales et l'encadrement de la femme agricultrice par des moyens d'information, de formation et d'alphabétisation fonctionnelle pour combattre la pauvreté", ajoute-t-elle.
Les deux associations de femmes sont des organisations non gouvernementales (ONG). Elles interviennent notamment dans les hôpitaux et dans des cas isolés signalés pour apporter un réconfort moral et une aide matérielle aux personnes ou groupes de personnes malades ou en difficultés.
Pour la ministre de la Famille, de la Protection de l'Enfance et de la Promotion de la Femme, Angélique Ngoma, "l'élimination de toute sorte de discrimination à l'égard des femmes doit être poursuivie afin de donner à la femme gabonaise la possibilité de mieux participer au développement par le biais d'un encadrement plus rationnel et durable".
Ce ministère contribue au financement de petits projets des associations féminines et octroie des aides aux jeunes filles mères. Mais ces allocations sont ponctuelles et insuffisantes.
Le Conseil économique et social (CES) a multiplié les micro-projets dans les secteurs susceptibles de contribuer à résorber la pauvreté, en favorisant la promotion des Petites et moyennes entreprises ou des Petites et moyennes industries (PME-PMI).
Le financement varie entre un million de FCFA (1.428,5 dollars US) et 12 millions de FCFA (17.142,8 dollars US) selon la taille des projets, mais cette assistance est encore insuffisante et sélective.
"Le CES entend mobiliser les Gabonais au travail et apporter sa contribution dans la lutte contre la pauvreté, la paresse et l'argent facile tout en dénonçant la corruption qui mine la société gabonaise", selon Louis Gaston Mayila, président du CES.
L'autre dimension de la lutte contre la pauvreté est le déficit en logements dans les grandes villes où des familles entières s'entassent dans de petites maisons ne garantissant aucune sécurité.
"Désormais, l'acquisition du logement social ne se fera plus comme avant, car ce sont des privés qui vont construire les habitations. Les banques commerciales doivent s'intéresser aux cas des plus démunis en baissant leur taux d'intérêt qui oscille aujourd'hui entre 15 et 18 pour cent", selon Jacques Adiahénot, ministre de l'Habitat, du Cadastre et de l'Urbanisme.
L'exode rural a favorisé la pauvreté et la construction anarchique des habitations dans des aires non viabilisées et sujettes à des inondations. Le Gabon est confronté depuis plusieurs années à un déficit de 120.000 logements par an, qui n'a pas encore été comblé. Des efforts ont été faits dans la construction de quelques habitations à loyers modérés, mais les autorités ne les attribuent pas toujours aux couches sociales défavorisées qui les méritent.
Mal logées dans des zones dépourvues d'assainissement et parfois sans eau potable à deux pas du centre de Libreville, la capitale, certaines familles gabonaises vivent un vrai cauchemar dans un contexte de crise économique et d'imbroglio juridique et foncier.
D'un autre côté, la "richesse" du Gabon nuit paradoxalement à la réduction de son endettement car ce petit pays a des comptes lourdement grevés par le poids de sa dette extérieure et il connaît des difficultés à la réduire.
Paradoxalement, il est plus riche que la plupart des pays d'Afrique. "La dette extérieure du Gabon atteint 3,3 milliards de dollars, soit 2.750 dollars par habitant, un montant important pour ce petit pays pétrolier de 1,2 million de personnes", selon Robert Calderisi, directeur régional de la Banque mondiale pour l'Afrique centrale.
Le Gabon consacre 40 à 45 pour cent de ses revenus, essentiellement pétroliers, au remboursement de sa dette, "un fardeau qu'aucun pays ne peut continuer à supporter sans gêner des investissements dans les écoles, les cliniques et autres secteurs d'importance", souligne Calderisi. Le niveau de revenus et l'importance de ses ressources naturelles (pétrole, manganèse, bois) du Gabon le privent des programmes de rééchelonnement dont bénéficient ses voisins plus pauvres. "Jusqu'ici, le Gabon a combiné, d'une façon un peu gênante, des richesses importantes et un développement assez lent", constate Calderisi, au cours d'une tournée récente à Libreville. "Notre réponse est que, malheureusement, il n'y a pas d'autre possibilité pour les pays tels que le Gabon, pays à revenu intermédiaire", et pour lesquels "il n'existe pas de formule de réduction de la dette évidente", dit-il, rappelant que ce pays occupe la troisième place en Afrique en terme de revenu théorique par habitant (5.500 dollars par an). Le Gabon s'est plié, au cours des quatre dernières années, à gérer au mieux ses finances publiques, mais n'a pas pu empêcher la multiplication des mouvements de grève.
Face à l'inquiétude du gouvernement confronté à des conflits sociaux dans différents secteurs, le haut fonctionnaire de la Banque mondiale estime que pour lutter contre la pauvreté, "les autorités doivent assurer la paix sociale longtemps et non d'une semaine à l'autre". L'économie du Gabon, axée principalement sur l'exportation du pétrole, souffre de la baisse régulière de la production du brut, passée de 18,5 millions de tonnes en 1998 à 13,5 millions de tonnes en 2000. Les revenus du pétrole n'ont pas été révélés, mais ils constituent plus de 80 pour cent du budget de l'Etat. Ils se chiffreraient à plusieurs centaines de milliards de FCFA.

