REFUGIES-GUINEE: Kamel Morjane du HCR reconnaît l'exploitation sexuelledans les camps

CONAKRY, 11 mars (IPS) – Le Haut commissaire adjoint pour les réfugiés, Kamel Morjane, a reconnu, au cours d'une conférence de presse à Conakry, en Guinée, que "l'exploitation sexuelle est un fait dans les camps de réfugiés. Ce dont nous ne détenons pas la preuve, c'est l'implication du personnel humanitaire du HCR et celui des ONG qui travaillent avec nous".

Selon le deuxième responsable du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l'institution n'a jamais voulu étouffer le rapport mettant en cause certains de ses employés. "Quand on veut cacher un rapport, on ne l'envoie pas à l'inspecteur général des Nations unies", a-t-il dit. Morjane s'exprimait jeudi devant la presse au terme d'une mission de visite dans les camps de réfugiés en Guinée, vers la fin de la semaine dernière.

"Ce qui nous a été relaté lors de notre visite de terrain est plus lié à de la prostitution qu'au viol", selon Morjane. "Aucun réfugié ne nous a fait cas de viol, mais avec une franchise remarquable, la représentante des femmes et des enfants nous a donné une idée de leur situation et des faits qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour". "Une femme nous a dit par exemple : "Lorsqu'on a des enfants et que l'on n'arrive pas à leur donner à manger, lorsqu'on voit sa fille faire quelque chose, on est obligé de fermer l'œil".

Morjane rapporte encore les propos d'une fille : "Quand on arrive à l'école et qu'on se rend compte qu'on n'est pas habillé comme il faut, et que parfois même on est pieds nus, on est tenté par certaines choses". "Quoi qu'il en soit, nous sommes obligés de vérifier, avec notre mission d'investigation qui rendra ses conclusions la semaine prochaine sur ce qui s'est passé exactement", a déclaré Morjane.

Mais selon un officiel guinéen ayant requis l'anonymat et qui faisait partie de la mission qui s'est rendue à Kissidougou (une ville du sud du pays, situé à 600 km de Conakry), "le Haut commissaire adjoint aux réfugiés n'a pas tout dit. Certes, on ne nous a pas parlé de viol, mais ce qui reste sûr, c'est que 67 agents humanitaires, y compris des membres du personnel du HCR, ont été cités dans ce scandale. Les réfugiés eux-mêmes nous en ont parlé".

Pour sa part, Souleymane Bah, de l'Organisation guinéenne des droits de l'homme (OGDH), ne cache pas son amertume. "Le HCR doit arrêter ce jeu de cache-cache et s'expliquer. Si des femmes ou des filles se sont prostituées pour survivre, elles ont bien accompli leur acte sous la contrainte puisqu'elle était dans le besoin et ceux qui les ont exploitées le savaient.

Avec qui se sont-elles prostituées? Le HCR a le devoir de répondre".

Morjane a néanmoins tenu à rappeler la "position ferme" du HCR au cas où des coupables seraient découverts. "Ceux qui sont censés aider les victimes ne doivent pas profiter de leur état. Mais quelle que soit la gravité de la situation, il faut certainement penser aux mesures à prendre pour éviter ce genre de situation". "Pour le moment, nous avons demandé d'augmenter le personnel féminin dans les camps et de renforcer la sécurité. Nous allons aussi entreprendre le déplacement de toutes les personnes accusées par le rapport. Néanmoins, tous ceux qui seront convaincus d'avoir exploité sexuellement les réfugiés, seront sanctionnés avec la plus grande vigueur, et nous envisageons même des poursuites judiciaires", souligne-t-il. L'une des causes évoquées par Morjane pour expliquer la situation inquiétante des réfugiés est l'amputation de 20 pour cent du budget du HCR, actuellement fixé, selon lui, à 840 millions de dollars pour 23 millions de personnes éparpillées à travers le monde. "Lorsqu'un organisme voit son budget amputé de 20 pour cent, il fallait s'attendre à ce que les conséquences apparaissent plus particulièrement là où il y a le maillon le plus faible", affirme-t-il.

"Le plus grave, affirme Morjane, c'est qu'il n'y a pas que l'exploitation sexuelle dans les camps de réfugiés, il y a aussi le trafic d'êtres humains.

Mais le phénomène n'est ni propre à la sous-région, ni à l'Afrique".

Les autorités guinéennes ont, elles aussi, envoyé une mission d'investigation dans les camps de réfugiés, qui devrait rendre ses conclusions dans les prochains jours. Pays d'Afrique de l'ouest, la Guinée a accueilli, depuis plus d'une dizaine d'années, plus de 500.000 réfugiés, essentiellement venus de Sierra Leone et du Liberia, deux pays confrontés également au scandale de l'exploitation sexuelle des réfugiés cantonnés dans des camps installés sur leur territoire.